Faudra-t-il imposer un protectionnisme touristique ?

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Par Maxime Hanssen

Le tourisme crée des richesses mais cette industrie mondialisée a des conséquences sociales et environnementales non négligeables. Quelles mesures de protection peut-on envisager ?

Faudra-il imposer un protectionnisme touristique ?

Non

Fréderic Thomas

Économiste, maître de conférences associé à l’Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne. Il enseigne les principes économiques appliqués au tourisme et l’utilisation des outils des sciences économiques pour l’analyse et un développement durable du tourisme et des secteurs associés.

Non, mais

Nathalie Fabry

Est Maître de conférences, HDR, en économie internationale à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée (UPEM). Spécialiste de l’économie du tourisme.

Fréderic Thomas

Les flux touristiques internationaux continueront de s’accroître. La typologie de ces voyageurs sera sans doute celle qui alimente déjà « le tourisme de masse » : des citoyens du monde déversés sur de nombreuses destinations par les tours opérateurs. Guidés par des prix attractifs, le désir et l’immédiateté, ils sont capables de prendre une photo dans un champ à la beauté absolue, sans acheter les produits cultivés par l’agriculteur. Ils alimentent ce que l’on nomme désormais « l’Instagrammabilité du tourisme ». Avec 10 % du PIB mondial, encouragé par l’Organisation mondiale du commerce, le tourisme est un véritable géant économique. Les pouvoirs publics tentent de limiter ses impacts négatifs. Cette réflexion est articulée avec un impératif : conserver la valeur créée sur le territoire, particulièrement dans les pays en développement. Il s’agit d’accroître les revenus et limiter les « fuites », c’est-à-dire les richesses générées par le tourisme qui ne restent pas dans le circuit économique national. C’est une question économique avant d’être sociale ou environnementale. Elle s’inscrit parfaitement dans la compétition mondiale entre les pays, au même titre que celle à l’œuvre dans le secteur automobile ou celui de la high tech.

Bali tente de réguler son offre touristique

Certains acteurs publics locaux envisagent de protéger et de réguler cette industrie mondialisée. À Bali (Indonésie), le gouvernement a récemment imposé aux restaurants et hôtels de s’approvisionner auprès de producteurs locaux. Encore faut-il que les producteurs locaux puissent répondre de manière continue, à la fois en quantité et en qualité, aux besoins des opérateurs. Et puis cette logique protectionniste pourrait faire augmenter les prix des séjours et impacter la compétitivité des offres touristiques. Quant aux flux, ils peuvent être régulés, à l’image du Bhoutan qui a imposé une politique de tourisme d’élite dont la stratégie est entièrement contrôlée par l’Etat.

Le tourisme durable, en maintenant l’impérieuse nécessité d’augmenter les flux et en misant sur la science pour limiter les externalités négatives, ne me semble pas une voie satisfaisante. Nous devons tendre vers un développement durable d’un tourisme inclusif, une voie qui interroge le fondement même de notre système économique : le paradigme de la croissance éternelle.

Nathalie Fabry

Le développement du tourisme s’est accéléré avec la déréglementation, l’ouverture des marchés et l’essor des technologies. Depuis les années 2000, la mondialisation des voyages est portée par de nouveaux comportements et de nouveaux outils (sites web de location, low-cost, etc). Surtout, nous constatons une forte concentration des flux sur quelques destinations. Ceci a donné lieu à la forme aggravée du tourisme de masse : le surtourisme. Cette forme de tourisme est à mon sens en sursis.

Si l’immense majorité des économies soutiennent cette industrie florissante, elles ne peuvent plus ignorer ses conséquences sociales et environnementales. Des comportements protectionnistes émergent. Mais ces expérimentations ne dessinent pas à mon sens une solution pérenne. Cette ébauche de protectionnisme s’en prend aux conséquences et non pas aux causes.

Protectionnisme ou protection de sites ?

Le tourisme de masse pose un double problème de protection et de canalisation des flux. Celui de la capacité de charge des sites touristiques (patrimoine, sites naturels) ; celui du consentement des populations résidentes à supporter la présence des touristes. Face à ces défis, des quotas de visiteurs payants sont envisagés, par exemple à Prague. Cette mesure relève-t-elle du protectionnisme ? C’est plus de la protection de sites en danger qu’une réelle stratégie d’Etat.

Instaurer un protectionnisme alors que cette industrie est globalisée me semble illusoire. Chaque pays a un potentiel touristique fort. S’il décide unilatéralement de se « fermer », l’activité touristique ne sera que peu impactée : le voyageur choisira une autre destination. Ces décisions devraient être prises à l’échelle planétaire pour espérer être efficaces. Plus qu’un protectionnisme, c’est une politique durable du tourisme qui doit être mise en place. Elle devra être fondée sur la résilience des destinations et des parties-prenantes du tourisme (acteurs, destinations, populations résidentes). Les demandes et les comportements du consommateur seront aussi essentiels pour relever ce défi. La nouvelle génération fait déjà bouger les choses : en refusant de trop prendre l’avion, en pratiquant le slow tourism, elle interroge le « sens du voyage » et participe à réinventer les imaginaires du tourisme.