La France doit-elle viser la souveraineté alimentaire ?

En débat

La France doit-elle viser la souveraineté alimentaire ?

L'Hexagone est l'un des principaux pays producteurs et exportateurs agricoles de l'Union européenne et de la planète. Mais, pour de nombreux produits alimentaires (café, épices, avocat, riz...), la France doit compter sur ses importations, la production nationale ne suffisant pas à répondre à la demande. Doit-on tenter de produire un maximum de produits sur notre sol, quitte à ce que notre climat n'y soit pas le plus favorable ? Ou faut-il innover pour échanger et rester une grande puissance agricole exportatrice ? Cyrielle Denhartigh, responsable du pôle Agriculture et alimentation du Réseau action climat et l'économiste Laurent Pahpy en débattent.

Débat

La France doit-elle viser la souveraineté alimentaire ?

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Oui, pour créer des emplois !

Cyrielle Denhartigh

Géographe, spécialiste des liens entre agriculture, alimentation et changements climatiques, elle est responsable du pôle Agriculture et alimentation du Réseau action climat. Cette ONG incite les gouvernements et les citoyens à prendre des mesures pour limiter l’impact des activités humaines sur le climat. Notre contributrice a notamment rédigé le rapport "Alimentation, agriculture et climat : état des lieux des politiques publiques et leviers d’action".

Non, défendons plutôt l’innovation

Laurent Pahpy

Économiste, entrepreneur et ingénieur, Laurent Pahpy intervient régulièrement sur les questions agricoles pour l’Institut de recherches économiques et fiscales, un think tank libéral. Il a notamment rédigé le dossier "Agriculture : oser le libre-échange" et "Agriculture « BIO » : tromperies subventionnées".

L'avis de Cyrielle Denhartigh : Oui, pour créer des emplois !

La souveraineté alimentaire devrait être une priorité de la France pour répondre aux enjeux à la fois économiques, sanitaires et environnementaux. Mais disons-le immédiatement : cette souveraineté ne sera possible qu’avec une transition du modèle agricole industriel vers un modèle agroécologique porté par le bio.

D’abord, la souveraineté alimentaire permettrait de répondre à l’évolution de la demande alimentaire des citoyens. On constate une défiance grandissante envers les produits industriels, provoquée par plusieurs scandales à partir des années 90 : vache folle, lasagnes au cheval, œufs contaminés au fipronil, etc. Ces dysfonctionnements ont écorné la confiance des consommateurs.

Pourtant, celle-ci était justifiée dans les années 60, quand on attendait de l’industrie agroalimentaire qu’elle nourrisse massivement les Français. Et elle a réussi. Mais l’industrialisation à outrance et la course à l’exportation ont entraîné des dérives dans les modes de production.

La remise en cause actuelle s’inscrit aussi dans un contexte de baisse de la demande de viande (conscience du bien-être animal) et par le désir de retrouver des produits bruts non transformés, distribués en circuit court.

Le deuxième défi est de rendre notre agriculture résiliente face aux transformations environnementales à l’œuvre ainsi qu’aux épisodes météorologiques désastreux pour les cultures. De nombreuses recherches territorialisées démontrent l’efficience de certaines pistes d’adaptation : diversification, allongement des rotations, réintroduction des légumineuses, semences locales.

Ces méthodes, facteurs de résilience, protègent également la biodiversité et contribuent à limiter les externalités négatives de l’agriculture sur l’environnement, notamment en termes de pollution. Ce secteur représente en France environ 20 % des émissions de CO2 (sans l’amont ni l’aval, c’est-à-dire seulement les fermes).

Le troisième défi est celui de la résilience économique. En favorisant la satisfaction de la demande intérieure, les exploitations françaises seraient davantage protégées des aléas du marché international.

De nombreuses entreprises agricoles françaises sont en effet soumises à la variation des cours des matières premières (comme le blé) mais aussi des prix des intrants.

En diversifiant les cultures et en développant un modèle agroécologique, les agriculteurs limiteraient le risque de dépendance en cas de mauvaise récolte et réduiraient leurs charges en achetant moins, ou plus du tout, de produits de synthèse.

Il faut donc revoir nos priorités : celle de la France ne doit pas être le commerce international, mais la réponse aux besoins des Français et aux crises environnementales et sociales.

Les traités de libre-échange sont donc à limiter, voire à suspendre, même si nous pouvons maintenir certaines exportations ciblées (vins, spiritueux). Enfin, ce nouveau paradigme sera pourvoyeur d’emplois : 148 000 pourraient être créés, estime le scénario Afterres2050.

L'avis de Laurent Pahpy : Non, défendons plutôt l’innovation

Depuis plus de deux siècles, nous constatons un large consensus : le commerce international a la double vertu de créer la prospérité et de pacifier les hommes, selon la doctrine du « doux commerce » proposée par Montesquieu.

Défendre à tout prix l’instauration d’une souveraineté alimentaire me semble aller à l’encontre du succès, certes imparfait, de la mondialisation en termes de réduction de la faim et de la misère.

Surtout, ni cette souveraineté, ni l’agroécologie qu’elle induit ne répondront aux défis de l’équilibre alimentaire mondial et à celui du réchauffement climatique.

Le cycle de Doha, entamé en 2001, a pour vocation la libéralisation des échanges en supprimant le maximum de barrières tarifaires. Très clairement, il y a une corrélation entre cette accentuation de la mondialisation et le recul de l’extrême pauvreté et de la faim dans le monde. Dans le domaine agricole, beaucoup ont été fait, même si les règles sont encore disparates au sujet de la viande et du sucre.

La souveraineté alimentaire suggère une réduction des échanges internationaux et une priorité donnée à la demande intérieure. Cette nouvelle doctrine est en réalité un protectionnisme déguisé.

La multiplication des règles suggérées par l’impératif sanitaire et environnemental a pour ambition de protéger des modèles économiques encore peu viables.

Sans oublier les rentes et distorsions de concurrence qui sont progressivement établies en France, notamment via les programmes bio dans les cantines. Plus dangereux, la multiplication des normes et des règles présente un risque d’opacité et de conflits d’intérêts.

Le circuit court n’est pas forcément non plus un argument valide. Il peut être plus écologique de faire parvenir de la viande de mouton de Nouvelle-Zélande – dont le climat et les structures de production sont plus adaptées – au lieu de le consommer localement.

Alors que notre pays dégringole année après année dans le classement des exportateurs agricoles, ce secteur ne doit pas renoncer à ses ambitions internationales.

Et pour cela, il doit accepter l’innovation. La question des OGM est à ce titre cruciale. Sous couvert de l’appel à la nature et à la santé, d’une peur de la concurrence et alors que le consensus scientifique est très bien établi sur l’innocuité intrinsèque du génie génétique, ces nouveautés sont réprimées. Elles ne peuvent pas toutes être cultivées sur le marché français et européen.

Pourtant, elles pourraient jouer un rôle important dans la réduction des pesticides, tout en soutenant la résilience des cultures face aux changements climatiques.

Mais plus globalement, c’est la peur du génie génétique qui est mise en évidence. Les découvertes du CRISPR-Cas9 de la chimiste française Emmanuelle Charpentier, prix Nobel de chimie 2020, devraient pourtant nous réjouir.

Malheureusement, le corporatisme et la réglementation ne devraient pas permettre de profiter en France de ces recherches qui pourraient révolutionner le monde agricole.

Alors que nous assistons à un enlisement des traités de libre-échange et à une défiance grandissante à l’encontre de la mondialisation, il me semble essentiel de rappeler les idées ricardiennes des avantages comparatifs, et surtout, de replacer le consommateur au centre du jeu : qu’il soit le seul arbitre de son alimentation, avec la possibilité de choisir sur l’étal entre une tomate bio et une tomate génétiquement modifiée.