L’Amérique fait-elle encore rêver ? Les avis de Gérard Araud et Lauric Henneton

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L’Amérique fait-elle encore rêver ? Les avis de Gérard Araud et Lauric Henneton

Quand le libéralisme flirte avec le pragmatisme et le nationalisme et que les inégalités progressent, où en est le rêve américain ? "Au crépuscule" estime l'historien Lauric Henneton, qui rappelle que les deux voies historiques de la mobilité sociale - le travail et l'enseignement supérieur - sont fissurées. Pour le diplomate Gérard Araud, la liberté d'entreprendre  maintient en vie le mythe des pères fondateurs. Avis tranchés.

Débat

L’Amérique fait-elle encore rêver ?

Non, la mobilité sociale est à l’arrêt

Lauric Henneton

À 42 ans, Lauric Henneton est un expert reconnu des États-Unis. Maître de conférences à l’Université Saint-Quentin en Yvelines et intervenant à Sciences Po Paris, il diffuse sa connaissance transdisciplinaire (histoire, politique et religion) dans de nombreux ouvrages. Fan de rock, il est notamment l’auteur de La Fin du rêve américain ? (Odile Jacob, 2017) et du livre collectif Le Rêve américain à l’épreuve de Donald Trump (Vendémiaire, octobre 2020)

Oui, grâce à l’esprit d’entreprise

Gérard Araud

Gérard Araud, 67 ans, ancien ambassadeur de France à Washington et à l’ONU, est un fin connaisseur des États-Unis où il réside. Sa particularité ? Il aime déconstruire les opinions dominantes. Son tweet, le soir de l’élection de Donald Trump – "Un monde s’effondre devant nous" – avait choqué des deux côtés de l’Atlantique, devoir de réserve oblige. Il n’hésite pourtant pas à partager ses idées, quitte à allumer la polémique.

L'avis de Lauric Henneton : Non, la mobilité sociale est à l’arrêt

Le rêve américain est un objet flou et protéiforme qui se caractérise par une aspiration à long terme. C’est à la fois une espérance immatérielle et une espérance matérielle. La notion de liberté est au cœur de cette croyance. C’est ce qui fait son succès. Mais si cette foi est encore vivace, les moyens de réaliser ce rêve américain sont en déliquescence. Les États-Unis souffrent de problèmes structurels qui entravent la réalisation de cet idéal.

Cynisme à l'endroit de l'enseignement supérieur

L’érosion de la mobilité sociale est un phénomène clé pour expliquer ce recul, avec deux facteurs principaux : l’éducation et la mutation du marché du travail. Malgré une démocratisation de l’enseignement supérieur, le diplôme n’est plus le sésame absolu pour accéder à la middle upper class, alors que dans les années 70, le grade universitaire – qui coûtait moins cher – garantissait une élévation sociale. Grâce à ses études, un fils d’ouvrier de chez Ford pouvait devenir, plus facilement qu’aujourd’hui, avocat ou journaliste. Un certain cynisme s’est donc installé à l’endroit de l’enseignement supérieur : la moitié des étudiants estiment désormais que les études sont un investissement risqué.

La précarisation du marché du travail a également fissuré la deuxième « voie » historique du « rêve américain » : le fils d’ouvrier chez Ford pouvait, grâce à son labeur, progresser dans la hiérarchie de l’entreprise et devenir contremaître. Son salaire, confortable, lui permettait d’acheter un petit pavillon, une voiture, et de subvenir aux besoins de sa famille. Or, la libéralisation des échanges, accélérée par le président Clinton, et l’entrée de la Chine à l’OMC, sont venues assombrir les perspectives de la classe ouvrière : 3,5 millions d’emplois ont été supprimés au profit de la Chine.