Le choc Chine-États-Unis est-il idéologique ?

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Maxime Hanssen

Le conflit commercial et technologique pourrait bien cacher, en réalité, la volonté d’imposer un modèle social, économique et culturel au reste du monde. Les arguments de deux économistes.

Le choc Chine-États-Unis est-il idéologique ?

Non, c'est un duel pour l'hégémonie économique

Mary-Françoise Renard

Professeure d’économie à l’Université Clermont-Auvergne et responsable de l’Institut de recherche sur l’économie de la Chine (IDREC) au Centre d’études et de recherches sur le développement international (CERDI).

Oui, la Chine a tiré les leçons de l'échec soviétique

Christophe Destais

Économiste, est directeur adjoint du Centre français de recherche et d’expertise en économie internationale (CEPII). Ancien conseiller diplomatique à l’ambassade de France à Washington (2006-2010) et en Asie.

Mary-Françoise Renard

Le conflit commercial sino-américain s’apparenterait-il à une sorte de nouvelle guerre froide ? Ce rapprochement me semble erroné. La confrontation actuelle entre ces deux superpuissances est avant tout un duel pour le pouvoir économique et politique, pas pour la domination idéologique. Tout d’abord, une confrontation idéologique suppose une opposition frontale entre deux modèles économiques.

Alors que celui de l’URSS était basé sur une économie planifiée et centralisée, le modèle chinois apparaît comme hybride. C’est un capitalisme d’État, dans lequel des agents privés peuvent jouer un rôle d’acteur économique, même si ces derniers sont liés au pouvoir politique communiste. L’Empire du Milieu accepte la logique du marché, comme le montre son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il est donc compatible avec l’économie américaine.

Les deux puissances ne sont pas "suicidaires"

Ensuite, la différence entre ces deux époques s’exprime dans la nature des relations commerciales. Lors de la confrontation USA-URSS, les blocs de l’Ouest et de l’Est n’avaient aucune interaction marchande, alors que les économies américaine et chinoise sont interdépendantes. Elles ont besoin des marchés intérieurs respectifs pour tirer leur croissance. N’oublions pas les flux financiers bilatéraux ainsi que l’interconnexion des chaînes de valeur. La Chine et les USA ont conscience que, dans un monde globalisé, une étanchéité entre deux économies serait « suicidaire ». Or, si l’ambition est d’imposer une idéologie, le commerce serait davantage sacrifié. 

Le véritable enjeu est l’essor d’une nouvelle gouvernance mondiale. La mondialisation est entrée dans un nouveau cycle. Les institutions multilatérales, sur lesquelles elle s’est appuyée, ont montré leurs limites. Les gouvernements ont échoué à réduire les inégalités accompagnant cette mondialisation. Les économies émergentes et en développement ne veulent plus être mises au ban. La Chine utilise ses capacités financières pour créer des partenariats avec ces pays.

Cette influence n’est pas anodine : elle vise à imposer des nouvelles normes sociales et environnementales, moins contraignantes, alors que les défis à venir nécessiteraient, au contraire, un renforcement de celles-ci.

Christophe Destais

L’effondrement du bloc soviétique, en 1991, a entériné le triomphe de l’économie et de l’idéologie américaines. La mondialisation s’est accélérée. Les États-Unis ont eu une influence déterminante sur les institutions qui l’ont modelée (normes techniques, traités de libre-échange, FMI…). Aveuglé par cette hégémonie et « distrait », à partir de 2001, par les conflits militaires en Afghanistan et en Irak, le leader mondial a tardé à prendre conscience des implications géostratégiques et politiques de la montée en puissance de l’économie chinoise. C’était pourtant le fait majeur du début du XXIe siècle. L’agressivité commerciale et technologique manifestée par Donald Trump est l’expression de cette prise de conscience tardive.

Contester l'hégémonie américaine

Impulsée par Deng Xiaoping dès la fin des années 1970, la transformation économique de la Chine a concentré l’essentiel des énergies des années 1980 aux années 2000. Tout en souhaitant conserver les spécificités de son modèle économique (« l’économie socialiste de marché »), la Chine s’est profondément intégrée dans le commerce mondialisé. La crise économique de 2008-2010 a constitué un premier tournant. La Chine a dû faire face à une baisse brutale de la demande, ce qui a entraîné une prise de conscience de sa dépendance au commerce mondial et de la nécessité de recentrer son économie sur la demande intérieure.

Sur le plan géostratégique, l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir marque une rupture. Contrairement à ses prédécesseurs, le leader chinois affiche son dessein de contester l’hégémonie américaine et de développer l’influence chinoise. Son grand projet de « Routes de la soie » est emblématique de cette ambition.

Combat idéologique 

L’URSS portait une dimension idéologique forte, presque « messianique », dont elle n’a finalement pas eu les moyens en raison de la faiblesse de son économie. La Chine, en essayant de devenir une puissance économique complète, notamment à travers l’internationalisation de sa monnaie, veut éviter cet écueil. Elle a, il me semble, retenu la leçon de la guerre froide : celui qui gagne la guerre économique remporte le combat idéologique.

Une question, toutefois, demeure : la Chine aura-t-elle réellement les moyens de ses ambitions, alors qu’elle doit faire face à une mutation de son modèle économique – passer de l’atelier du monde à une économie à forte valeur ajoutée – et à des défis démographiques majeurs ?