L’économie est-elle plus importante que la santé ?

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Il existe un lien étroit entre une pandémie comme le Covid-19 et la destruction des écosystèmes par une certaine économie, mais impossible de nier que sans croissance économique, aucun système de santé efficace ne pourrrait être financé. Débat entre André Comte-Sponville et Dominique Bourg

L’économie est-elle plus importante que la santé ?

Oui

André Comte-Sponville

André Comte-Sponville est philosophe et ancien membre du Comité consultatif national d’éthique.

Non

Dominique Bourg

Dominique Bourg est philosophe et essayiste, professeur honoraire de l’Université de Lausanne.

André Comte-Sponville

André Comte-Sponville. Oui ! Sans prospérité, pas d’hôpitaux !

Fallait-il arrêter l’économie pour préserver des vies ? Pourquoi pas, si c’était la seule façon d’éviter quelque 300 000 décès ? C’est pourquoi je n’ai jamais condamné le confinement et toujours dis, au contraire, qu’il fallait le respecter strictement. Cela ne m’empêchait pas de redouter les conséquences économiques – forcément très lourdes – de ce quasi-blocage de l’économie (pour une maladie dont le taux de létalité est d’environ 0,7 %), et de déplorer que des mesures protégeant surtout les personnes âgées (moyenne d’âge des décès dus au Covid-19 : 81 ans) soient destinées à peser surtout, financièrement, sur les jeunes. Le père de famille que je suis ne pouvait s’en satisfaire !

Je m’étonne qu’on n’interroge que des médecins, comme si la santé était le critère unique qui effacerait tous les autres. Ou, si l’on invitait par hasard un économiste, parmi 10 infectiologues ou épidémiologues, ce n’était pas pour lui demander, comme aux médecins, ce qu’il fallait faire, mais simplement combien cela allait coûter. C’est se méprendre, me semble-t-il, à la fois sur la vie et sur l’économie. Pourquoi les opposer ? Il n’y a d’économie que pour et par les vivants. Et de vie humaine que grâce à l’économie.

Il est trop facile d’opposer la bonne médecine à la méchante économie. Faisons une expérience de pensée. Imaginons que tous les soignants se mettent en grève absolue durant un an. Ce serait évidemment une catastrophe pour les malades et un énorme problème pour l’économie. Mais enfin, vous auriez toujours du pain chez votre boulanger, de l’eau à votre robinet, de l’électricité pour faire marcher votre ordinateur… Imaginons, à l’inverse, que tout le monde se mette en grève absolue, sauf les soignants. La situation serait beaucoup plus grave ! Au bout de six semaines, il n’y aurait plus de soignants, d’ailleurs plus personne à soigner : nous serions tous morts de faim. J’en conclus que la médecine a encore plus besoin de l’économie que l’économie n’a besoin de la médecine. Sans une économie prospère, comment financer nos hôpitaux ?

Cela ne remet pas en cause le bien-fondé du confinement si c’était la seule mesure efficace. Était-ce le cas ? Je ne sais pas. On ne pourra faire vraiment le bilan qu’au bout de plusieurs mois, en comparant les résultats – aussi bien médicaux qu’économiques, sociaux et humains – des différents pays comparables au nôtre, en fonction de la stratégie choisie. D’ici là, il faut obéir au gouvernement de la République. Mais obéir ne dispense pas de réfléchir ni n’interdit de s’inquiéter.

Dominique Bourg

Dominique Bourg. Non, leur interdépendance est trop forte

L’économie est une science de la rareté, une science du foyer. La vie et l’économie ne doivent pas s’opposer. Le marché néolibéral a installé depuis plusieurs décennies une déconnexion, voire une concurrence, entre société, économie et environnement. C’est une grave erreur. Ces trois éléments sont profondément interdépendants. Nier cela, c’est aboutir à la ruine de l’économie, mettre en danger la santé de l’humanité et compromettre l’habitabilité de la Terre.

La crise du Covid-19 met en lumière cette déconnexion. Dans un premier temps, les dirigeants de certains États développés ont été aveuglés par la nécessité de maintenir en état de marche « la machine économique », ne prenant pas en considération le potentiel meurtrier de l’épidémie. Ces politiques ont réagi en commerciaux, pas en hommes d’État. Leur comportement a évolué avec la progression fulgurante du nombre de morts. À Bergame, territoire italien fortement industrialisé, le taux de mortalité a atteint des sommets (+565 %). Mais disons-le clairement : la décision du confinement généralisé, qui a stoppé l’économie, ne fut pas un geste de bienveillance pour sauvegarder la vie collective. Ce fut une décision individuelle, motivée par un risque pénal immédiat. Sans cette mesure drastique – qui s’explique aussi par la défaillance des systèmes de santé et de prévention de la plupart des pays occidentaux –, les responsables politiques auraient pu être poursuivis par les citoyens pour non-assistance à personne en danger. Les répercussions politiques auraient été gigantesques. Aucun gouvernement n’aurait résisté à un nombre faramineux de décès. Pour la France, sans confinement, l’Institut pasteur prévoyait 250 000 morts.

Cette période souligne une hypocrisie majeure : le caractère tangible et concret du Covid-19 impose aux dirigeants politiques des actions fortes et immédiates et tant pis, cette fois-ci, pour les finances publiques. Ces mêmes gouvernants, qui se prétendent responsables sur le long terme, ne prennent pourtant pas de réelles décisions pour limiter les dommages en cours et à venir du changement climatique sur nos populations. Cette erreur d’appréciation est criminelle : la destruction des écosystèmes tuera de nombreux individus dans les prochaines années et alimentera de nouvelles crises économiques. Aujourd’hui, la communauté scientifique établit un lien entre pandémie et destruction des écosystèmes. Le modèle économique actuel, articulé autour d’une offre non respectueuse de l’environnement, contribue à cette disparition. Le monde de demain devra faire preuve d’intelligence en reconnectant une fois pour toutes l’économie, les Hommes et le système Terre.