Les banques centrales doivent-elles craindre les cryptomonnaies ?

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Les banques centrales doivent-elles craindre les cryptomonnaies ?

Le bitcoin, une monnaie numérique produite par un algorithme et un réseau d’ordinateurs, trouve de plus en plus d’adeptes. Les banques centrales, chargées de réguler la création et la circulation de la monnaie légale, doivent-elles y voir un concurrent et le craindre ? Débat. 

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OUI. Car le bitcoin est une monnaie indépendante de l'État

Claire Balva, co-fondatrice de l’entreprise Blockchain Partner. Cette société conseille des entreprises qui souhaitent investir dans les crypto-monnaies. (à gauche)

Depuis un siècle, la monnaie était forcément gérée par une banque centrale, liée à l’Etat. Avec le bitcoin, il n’y a pas de gestionnaire identifié. Les bitcoins sont produits à partir d’un algorithme et d’ordinateurs travaillant en réseau. Ensemble, ils résolvent un problème qui mène à la création de bitcoins. Les banques centrales n’ont pas de prise sur ce phénomène indépendant.

Le bitcoin étant géré par un programme hébergé sur des milliers de serveurs, il faudrait, pour le modifier, obtenir l’accord de toute la communauté qui l’utilise. Il n’y a pas, comme pour les banques centrales, une personne décisionnaire qui pourrait prendre des mesures sans l’accord des autres.

Le bitcoin, créé après la crise financière de 2008, questionne le rôle de la banque centrale. Utilise-t-elle son pouvoir correctement ? Quelle est son utilité ? 

Le bitcoin fluctue de moins en moins depuis sa création en 2009, ce qui le rend plus stable. Cette crypto-monnaie devient aussi une valeur refuge, ce qui constitue une des caractéristiques d’une monnaie.

Dans certains pays où l’inflation est très importante, comme l’Argentine, les populations investissent dans le bitcoin qui leur semble plus sûr que leur monnaie légale (le peso).

À lire : Survivre dans une Argentine en défaut de paiement

Des entreprises diversifient aussi leur trésorerie pour y inclure du bitcoin. Cela témoigne d'une défiance envers la monnaie légale, gérée de manière peu transparente par les banques centrales.

Plus il y a de personnes qui détiennent du bitcoin, mieux son cours se stabilise. L’euro est détenu par 300 millions de personnes. Pour le faire fluctuer, il faudrait de nombreux mouvements financiers.

Le bitcoin, c’est 1.000 milliards d’euros de capitalisation boursière, soit le nombre de bitcoins en circulation multiplié par leur prix. Si quelques personnes possédant de nombreux bitcoins veulent les vendre ou en acquérir beaucoup d’un seul coup, cela peut créer des variations de son cours. Mais avec un nombre grandissant d'usagers, les risques se réduisent.

Il est d’ailleurs possible de considérer le bitcoin comme un or-numérique. Sa quantité est limitée, comme l’or. L’algorithme prévoit qu’il est facile d’en trouver au début puis plus compliqué d’en extraire. Mais le bitcoin est de surcroît numérique, ce qui facilite son usage par rapport à des lingots d’or.

Le bitcoin étant une crypto-monnaie, basée sur la technologie blockchain, toutes les opérations réalisées avec un bitcoin sont traçables. Mais cette traçabilité n’est pas communiquée au système bancaire classique, puisqu’elle est gérée par des entreprises privées et/ou des personnes de la communauté utilisant le bitcoin.

La peur des banques centrales, c’est aussi de ne pas pouvoir censurer certaines transactions et qu’un nouvel écosystème économique d’entreprise, d’investisseurs émerge et leur échappe.

Certains pays ont déjà compris que le bitcoin était intéressant en termes d’influence monétaire et disposent de réglementation plus propices aux crypto-monnaies.

Le Japon reconnaît le bitcoin comme mode de paiement légal depuis 2017. Certaines entreprises américaines l’acceptent aussi, comme Tesla ou Apple.

Le bitcoin devient donc un moyen de paiement plus répandu, indépendant de la monnaie légale gérée par les banques centrales. 

Non. Le pouvoir d’une banque centrale reste le plus fort

Yamina Tadjeddine-Fourneyron, professeure de sciences économiques à l’Université de Lorraine. Chercheuse au BETA (Université de Lorraine, Université de Strasbourg, CNRS). Ses travaux portent sur la monnaie et la finance de marché. (à droite)

La plupart des théoriciens de la monnaie ne considèrent pas le bitcoin comme une monnaie. Pour l’instant, il est utilisé comme un actif financier. Ceux qui investissent dans le bitcoin le considèrent peu comme un instrument de paiement, pour s’acheter une voiture Tesla ou payer leur baguette de pain, et caressent avant-tout l’espoir de le revendre quand le cours augmentera. 

La monnaie légale est liée à la souveraineté de l’Etat. Son utilisation dépend d’une communauté, assise sur une constitution et un peuple souverain, ce que n’a pas le bitcoin. La confiance dans la monnaie légale et sa légitimité viennent du fait qu’un nombre conséquent de personnes l’utilise. Même si le bitcoin est de plus en plus répandu, son usage reste marginal par rapport aux monnaies légales. 

L’idée de créer une monnaie indépendante des banques centrales et de l’Etat n’est pas nouvelle. Historiquement, cela a toujours été un échec car des banquiers tentaient de créer de nombreux crédits pour devenir plus riches que les autres et le système implosait. 

Certes le bitcoin évite cela et s’auto-régule. Par construction, il ne pourra y avoir plus de 21 milliards de bitcoins. Mais cela pose un autre problème : définir un seuil maximal ne permet pas de s’adapter à l’avenir.

Cela empêche de produire une monnaie endogène, c’est-à-dire basée sur la réalité des échanges et relations économiques. D’ailleurs, c'est ce qui fit voler en éclat le système de Bretton Woods : le fait de vouloir indexer le dollar sur la quantité mondiale d’or n’a plus été possible à partir de 1958

La rareté de monnaie est aussi préjudiciable que trop de monnaie. Si tout le monde se bat pour avoir des bitcoins, il faudra d’autres monnaies en circulation. Il est donc peu probable que le bitcoin devienne la monnaie dominante. 

Si l’on considère le bitcoin comme un actif financier, ce que font la plupart des économistes, les banques centrales s’en inquiètent s’il provoque une instabilité financière (bulle). Il faudrait alors limiter les répercussions de cette bulle sur la monnaie légale, comme pour tout actif financier. 

Quand la monnaie d’un pays est forte et stable, par exemple avec le dollar ou l’euro, le bitcoin circule sans remettre en cause l’adhésion générale à la monnaie légale. Bien sûr, dans les pays où la monnaie officielle est moins forte, c’est différent.

Considérant que les banques centrales fonctionnent mieux que le bitcoin pour réguler la circulation et l’émission de monnaie, on peut néanmoins se réjouir qu’elle adopte ce qu’il y a de bon dans les crypto-monnaies : la technologie blockchain.

La banque centrale européenne réfléchit, par exemple, à un euro digital. Ce qui est plus inquiétant, ce sont les projets de monnaie adossée à une entreprise internationale, comme le Diem (ex-Libra) de Facebook. 

De mon point de vue, le bitcoin n’a pas vocation à perdurer mais il est certain qu’il est une innovation et comme toute innovation, cela transformera la société.