Philippe Trainar : "Les individus n'attendent pas l'État pour se confiner, le Covid-19 l’a prouvé"

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Philippe Trainar : "Les individus n'attendent pas l'État pour se confiner, le Covid-19 l’a prouvé"

Les différentes données sur la mobilité des populations montrent que les individus n'attendent pas les contraintes légales pour réduire leurs déplacements. En agents économiques conscients du danger, ils s'y adaptent en amont des prescriptions étatiques.

Chronique de Philippe Trainar, économiste, chief risk officer du groupe Scor (par ailleurs actionnaire d'Humensis, groupe auquel appartient Pour l'Éco), membre du comité scientifique de l’Autorité de contrôle prudentiel

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On pensait que les conséquences dépressives des pandémies sur l’économie transitaient par la mortalité. Avec le Covid-19, nous avons découvert que ces conséquences dépressives pouvaient aussi résulter du confinement utilisé pour les combattre.

Surtout, on pensait que le confinement ne pouvait qu’être imposé par les pouvoirs publics, nous avons découvert qu’il pouvait résulter tout autant de comportements spontanés que de contraintes légales.

Comment expliquer, sinon, que la mobilité, telle que mesurée par Apple à partir du déplacement des détenteurs de téléphones portables, ait chuté dans presque tous les pays du monde dans des proportions importantes, que ces pays aient imposé un confinement sévère ou seulement léger, et même quand ils n’avaient rien imposé du tout.

La population s'auto-confine avant même les annonces gouvernementales

Certes, en France, en Italie et en Espagne, les mesures de confinement sévères ont provoqué une chute particulièrement forte de la mobilité, de l’ordre de 90 % pour les transports en commun. Mais la mobilité a aussi chuté de 70 % à 80 % en Allemagne, au Brésil et aux États-Unis – trois pays où les mesures de confinement légal ont été légères ou limitées à quelques États – aux Philippines, au Mexique et au Royaume-Uni, où les gouvernements ont imposé un confinement général. En Suède, enfin, où aucune mesure de confinement n’a été imposée, la mobilité a quand même chuté de 50 %.

En outre, dans les pays ayant imposé le confinement, la baisse de la mobilité a commencé 10 à 20 jours avant l’entrée en vigueur des premières décisions de confinement et la sortie de celui-ci n’a été accompagnée que par une remontée modeste et progressive de la mobilité.

Des individus disciplinés, malgré les clichés

Une étude empirique américaine très fouillée confirme l’ampleur du phénomène d’auto-confinement. La comparaison entre les États américains qui ont adopté des mesures légales de confinement général et ceux qui n’en ont pas adopté montre que les mesures légales n’expliquent que 10 % de la baisse de mobilité observée dans les premiers, une contribution somme toute modeste.

Enfin, une analyse fine au niveau des comtés montre que l’évolution de la mobilité dans le temps est bien mieux corrélée à l’évolution de la mortalité imputée au Covid-19, les décès annoncés par les hôpitaux, qu’aux décisions publiques en matière de confinement.

Quel enseignement tirer de ces observations ? Tout simplement que les ménages et les entreprises réagissent très rationnellement, souvent plus tôt et plus rationnellement que les pouvoirs publics, aux informations qu’ils reçoivent… de quoi remettre en cause beaucoup de lieux communs sur l’insuffisante rationalité et la discipline douteuse des agents économiques !