Sophie Béjean : « Oui, il faut enseigner le risque »

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Sophie Béjean : « Oui, il faut enseigner le risque »

Rencontre avec Sophie Béjean, rectrice de l’académie de Strasbourg, professeure de sciences économiques, directrice de thèse, économiste spécialisée dans les risques liés à la santé.

POUR L’ÉCO : À partir de ce mois de septembre 2019, le thème du risque fait son entrée dans les programmes d’économie en première. Le risque était également le thème des Entretiens Enseignants-Entreprises des 27 et 28 août à l’École Polytechnique. Enseigner le risque, ça va changer quoi ?

Sophie Béjean : De mon point de vue, celui d‘une rectrice d’académie, la notion de risque est propice à un regard transversal qui concerne potentiellement presque toutes les disciplines. Évidemment, l’étude de la notion de risque concerne au premier chef les sciences économiques et sociales, au sein desquelles on va trouver les notions de risque financier, de risque pour l’entreprise, de risques sociaux…

Le risque est aussi un sujet important en économie-gestion, une discipline enseignée dans les filières technologiques. Mais le risque est également pertinent dans les Sciences de la Vie et de la Terre (SVT) à travers l’étude des risques environnementaux ou du risque dans le champ de la santé. En histoire-géographie, l’étude du risque renvoie aussi à des questions environnementales et démographiques.

Quel est le levier pédagogique pour les enseignants ?

Du fait que cette notion de risque concerne potentiellement plusieurs disciplines, cela va permettre aux professeurs de porter des projets, collaboratifs, mêlant plusieurs disciplines et en prise avec des questions concrètes qui intéressent les élèves. La notion de risque est donc aussi une opportunité stimulante pour élaborer des projets pédagogiques innovants, en lien avec des partenaires de l’école, notamment les acteurs économiques.

À cet égard, les Entretiens Enseignants-Entreprises vont rassembler les témoignages d’hommes politiques, de chercheurs, de professionnels et de dirigeants d’entreprises, d’institutions ou d’ONG sur diverses problématiques liées au risque, ce qui va fournir aux professeurs qui y assistent des exemples très concrets des connexions entre disciplines qu’ils peuvent emprunter dans le cadre de leurs enseignements.

La France est un des pays de l’OCDE où l’aversion au risque est la plus forte. L’enseignement du risque doit-il chercher à corriger cette situation ?

Que l’aversion au risque soit une faille ou pas pour un pays, cela reste à débattre, c’est affaire de degré et de contexte. Attention à ne pas se tromper d’approche. On peut porter sur le risque un regard simplement technique en exploitant la microéconomie qui voit dans l’aversion au risque un comportement prudent qui fait préférer une espérance de gains certaine à l’incertitude d’une espérance de gains plus importants, mais aléatoires. Au-delà de cette notion purement technique, en microéconomie se posent toutes les questions des comportements individuels vis-à-vis du risque : comportement de prévention, de précaution, d’assurance, de solidarité…

On peut aussi adopter un regard comparatif vis-à-vis du comportement moyen dans le contexte de sociétés situées historiquement et géographiquement ; c’est celui que semble évoquer votre question. Un regard sociologique et historique permettra de comprendre comment le rapport d‘une société au risque évolue au fil du temps et en fonction de ses valeurs : par exemple, dans le contexte français, certains aléas de la vie – comme le risque d’être confronté à une perte d’autonomie – ont longtemps été considérés comme relevant de la sphère privée et familiale ou de la sphère caritative. Ce même aléa est désormais couvert par le système de protection sociale.

On voit ainsi qu’étudier la notion de risque du point de vue historique et socioéconomique peut permettre d’analyser les racines des systèmes de protection sociale, des racines très différentes selon qu’on vit en France, aux États-Unis, en Allemagne ou en Europe du Nord.

Le risque climatique est particulièrement ressenti par les jeunes…

Nos lycéens s’emparent en futurs citoyens de la question du risque climatique d’une manière nouvelle, vigoureuse et multinationale. Ils sont curieux, prêts à apprendre pour comprendre et pour trouver des solutions. Ils attendent beaucoup du collectif, mais sont aussi prêts à un engagement individuel. Ils portent un regard qui veut transformer les pratiques du quotidien. Ce sens des responsabilités montre à quel point il est important de tirer les fils de la solidarité intergénérationnelle et planétaire.