« Zéro faillite d'entreprise : le gouvernement ne pourra pas honorer sa promesse »

« Aucune entreprise, quelle que soit sa taille, ne sera livrée au risque de faillite ». Pour l'économiste et conseiller France Stratégie Claude Mathieu, cette promesse d'Emmanuel Macron n'est pas réalisable. Le Covid-19 aura forcément un effet de vie ou de mort sur les défaillances d’entreprises, malgré les aides allouées par l'État. Il propose donc de « trier » celles à sauver en fonction de leur capacité d'innovation. L'enseignant-chercheur prévoit aussi une augmentation des entreprises "zombies".

Pour l'Éco. Le gouvernement a promis : aucune défaillance d’entreprise pendant la crise. Est-ce une promesse qu’il peut tenir ?

Claude Mathieu. L’entreprise est à l’image d’un être humain : elle naît, elle vit et elle meurt. D’ailleurs, quand on analyse la typologie des entreprises, on parle de démographie, comme pour la population. On sait que le taux de mortalité des entreprises ayant moins de cinq ans est très élevé : seul un tiers survivent. La crise économique, conséquence de l’épidémie de Covid-19, aura forcément un impact sur les défaillances d’entreprises, un effet de vie ou de mort.

La promesse "zéro défaillance" n’est donc pas tenable, malgré les aides conséquentes de l’État. Le déficit public a dépassé les 3 % du PIB en 2019 et les aides annoncées, 300 milliards d’euros environ, creuseront encore le déficit. La puissance publique pourra-t-elle aller au-delà, alors que son endettement s’élève déjà à 2 400 milliards d’euros, soit 100 % du PIB ? C’est une vraie question au regard des règles budgétaires et des moyens de l’État.

Quelles sont les entreprises les plus menacées ?

L’objectif du gouvernement sera d’abord de préserver les fleurons industriels tricolores, les grandes entreprises et leurs sous-traitants importants pour leur savoir-faire et pour l’emploi. Le coiffeur du coin ou le petit artisan, je ne pense pas que l’État aura les moyens de le sauver. Le nombre de faillites devrait donc rester élevé pendant plusieurs mois voire plusieurs années, entre trois et quatre ans.

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Le report des prélèvements de charges peut compenser à court terme les pertes de chiffre d’affaires et atténuer les difficultés de trésorerie. Mais les entreprises auront arrêté leur activité ou l’auront poursuivie de façon partielle pendant une période significative. Le redémarrage sera compliqué. Les entreprises les plus fragiles tomberont d’abord, et par effet de boule de neige, d’autres structures moins performantes seront entraînées dans la chute.

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Faut-il donc « trier » les entreprises à sauver ? Sur quels critères ?

Le caractère innovant d’une entreprise serait un bon critère de choix. L’innovation est un domaine crucial dans la course économique mondiale. La Chine investit davantage de moyens en Recherche et Développement (R & D) que la France. Or, la capacité d’innovation est un avantage comparatif et compétitif de notre pays, qui est en train de se réduire par rapport aux Chinois. Il ne faut pas que cette crise économique accélère ce rattrapage.

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Il faut sans doute protéger davantage ces acteurs économiques. Pour chaque entreprise de cette catégorie qui défaille, c’est un risque d’éparpillement – voire de disparition – d’un savoir-faire, d’une idée, d’actifs spécifiques, bref d’un capital précieux.

Nous allons assister à une hausse des entreprises « zombies ».

Dominque Mathieu

Economiste, France Stratégie.

Allons-nous voir grossir le nombre des entreprises "zombies", ces sociétés matures mais dont les revenus ne sont pas suffisants pour couvrir les charges et qui survivent grâce aux prêts bancaires ?

Ces entreprises « zombies » sont en quelque sorte dans l’antichambre de la défaillance/faillite. Elles sont repérables car le niveau de leur performance productive baisse constamment. C’est ce qu’on appelle le « shadow of death ». Plus la performance de l’entreprise est faible, plus sa probabilité de sortie (voir encadré Ne pas confondre) est élevée.

Au regard de l’effondrement de la production et du ralentissement général de l’économie liés à la crise du Covid-19 et d’un accès aux crédits censé être facilité, nous allons sans doute assister à une hausse de ces entreprises « zombies ».

Les "zombies" sont-elles dangereuses pour l’économie ?

Ces entreprises immobilisent du capital – financier et productif - qui pourrait être alloué ailleurs. Ces ressources, notamment productives, permettraient à d'autres entreprises de faire des gains de productivité. Ces « zombies » peuvent aussi fragiliser les bilans des banques prêteuses, où s'accumulent des créances douteuses.

Il faut toutefois fortement relativiser le poids de ces firmes dans l’économie française. Nos travaux montrent qu’une faible part d’entre elles entrent en défaillance : seulement 7 % l’année où elles deviennent « zombies », 22 % au bout de trois ans. En 2015, on comptait 5,3 % d’« entreprises zombies », qui capturaient 4,6 % du capital productif et menaçaient 5,3 % de l’effectif salarial.

Cette « sélection naturelle du marché », dans la logique schumpétérienne ou Darwinienne si on reprend la métaphore du corps vivant – devrait laisser place à de nouvelles entreprises entrantes, plus performantes, plus innovantes et créatrice d’emplois, et donc bénéfiques à l’économie, mais cette promesse là aussi n'est pas toujours tenue. 

Ne pas confondre "sortie" et "défaillance"

Le taux de sortie des entreprises pendant une année donnée est le ratio entre le nombre de disparition et le nombre d’entreprises présentes sur le marché l’année précédente. Il est en moyenne de 4,5 % par an. Seuls 2 % de ces entreprises sont en défaillance, marquée par la cessation de paiement. Elles sont placées en redressement ou en liquidation judiciaire.

Les autres "sortent" soit par le haut - par exemple en étant rachetées - soit par « le bas » avec une cessation d’activité. C’est par exemple le cas d’un patron partant à la retraite, qui n’arrive pas à trouver un repreneur et se déclare donc en cessation d’activité.