La transparence garantit-elle la confiance ?

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Hippolyte d’Albis

A l'heure où le monde économique et politique fait face à une forte pression citoyenne, deux étudiants s'opposent sur la place à accorder à la transparence dans notre démocratie. 

La transparence garantit-elle la confiance ?

Oui, car elle assainit le débat politique

Jules Baudet

Étudiant en Bachelor à l’École Polytechnique

NON, CAR LA TRANSPARENCE N’EST PAS LA VÉRITÉ

Aurélie Joly

Groupe ADP

Jules Baudet

La transparence est l’élément clé qui permet d’établir un rapport de confiance entre les acteurs d’une démocratie. Si la transparence apparaît dans le débat national depuis les années 1970, elle est aujourd’hui un sujet central, présenté comme une des priorités des mandats de François Hollande, puis d’Emmanuel Macron. La sortie de la crise de 2008 et la préoccupation écologique ont rendu les questions d’allocations de nos ressources délicates, et le consensus difficile à atteindre. Les tensions sous-jacentes au débat politique se doublent d’une profonde défiance des citoyens envers leurs élus(1).

Puisque nos représentants sont, selon la conception du pouvoir de Locke, mandataires du peuple, la défiance enfantée par les scandales de corruption nuit à la mise en place de politiques qui pourraient être bénéfiques. Nous devons combattre cette défiance, qui compromet le débat d’idée et la coopération. La transparence comme devoir et exigence de moralité permet d’assainir le débat, de rouvrir le dialogue social et de limiter les fake news.

En effet, la transparence n’empêche pas la discrétion, mais bien la dissimulation de comportements répréhensibles : elle est ainsi vectrice de responsabilisation des élus. Aujourd’hui, les Français ne se satisfont pas des mesures mises en places (lois Sapin, création de la HATVP, loi pour la confiance dans la vie politique) et les ONG comme Transparency International notent les récents progrès français tout en déplorant le manque de mesures prises contre les conflits d’intérêts. La quête de transparence invite au renforcement du pouvoir des instances de contrôle de la vie politique et de l’encadrement des lobbys ; des mesures qui sont au cœur des conclusions des économistes s’étant saisi de la question de la défiance (Algan, Cahuc, Zylberberg).

1. Exception faite des maires : d’après le baromètre CEVIPOF (01/2019), 58 % des Français ont confiance en leurs élus municipaux.

Aurélie Joly

La transparence serait la clé d’accès à la confiance : celle du consommateur ou de l’électeur. Indissociable des Lumières, elle est qualifiée par Rousseau de « vertu des belles âmes ». Pourtant, lorsque lui-même s’y essaie dans un exercice de sincérité, il ne parvient pas à éviter le piège du narcissisme. La transparence ne saurait être synonyme de vérité.

Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF constate que cette dernière décennie fut « noire pour la confiance politique en France ». Toutefois, jamais l’injonction de transparence n’a été aussi forte : gouvernements, parlement européen, tous s’emparent de cette thématique et légifèrent – sans jamais rétablir la confiance des citoyens. Et pour cause : la volonté de transparence en politique n’est pas méthode nouvelle. Pierre Bérégovoy déjà, dans un groupe de travail nommé Politique et argent, optait pour la transparence afin de lever le voile de la corruption. Bérégovoy, toujours, illustre combien l’un des artisans du « mouvement de la transparence » peut lui-même être soupçonné.

Mitterrand le soulignait ainsi lors des obsèques de l’ancien Premier ministre : « Livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie ». In fine, on se souvient des mots de Robespierre : « Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable, car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique. » La transparence, instrument de confiance ?

Non donc, mais accessoire de la défiance. Car son dernier défaut, c’est qu’elle insinue que ceux qui n’en font pas acte cachent nécessairement de néfastes secrets. Louis Brandeis, membre de la Cour suprême des États-Unis, illustre cette idée en estimant que la « lumière du soleil est le meilleur des désinfectants » : ce qui est caché par la société manquerait nécessairement de probité. Attention : sous prétexte d’être un ingrédient de la confiance, le soleil de la transparence pourrait finir de brûler les restes de notre intimité.

% Éco-chiffre %

À combien s’élève le déficit dû à la fraude fiscale en France ? Si la fédération Solidaires Finances Publiques l’estime à 100 milliards d’euros en septembre 2018, beaucoup jugent ce chiffre beaucoup trop élevé. Afin d’avoir un résultat précis et officiel, un observatoire a été créé. Réponse attendue en septembre.

Éco-mots

Fraude fiscale

Désigne le décalage entre les impôts qui doivent être payés et le montant effectivement payé. Cela est dû à une inexactitude dans la déclaration d’impôt du fraudeur. Elle se distingue de l’optimisation fiscale, qui est théoriquement légale.

Paradis fiscal

Pays où le taux d’imposition est très faible comparé aux autres pays, voire inexistant. C’est le cas, par exemple, de la Suisse et du Panama.

Diakhère Gueye

Étudiante en Bachelor à l’École Polytechnique

Asymétrie d’information

Lorsque les deux signataires d’un contrat ne disposent pas du même nombre d’informations pertinentes, cela donne un avantage au participant le mieux informé.

Sélection adverse

(anti-sélection) Quand le manque d’information amène un acteur économique à prendre des décisions qui ne jouent pas en sa faveur.

Éco-dates

Décembre 2012 En France, le ministre délégué au Budget, Jérôme Cahuzac, est accusé de fraude fiscale.

2013 Les lois relatives à la transparence de la vie publique sont adoptées en France. Elles rendent obligatoire la déclaration d’intérêt pour les responsables publics à une institution, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

2017 La loi pour la confiance dans la vie publique est adoptée. Elle impose un contrôle plus pointu des responsables publics.