Comment anticiper au mieux ses obsèques

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Comment anticiper au mieux ses obsèques

SERIE - Face à l’imprévisibilité de la mort - et son coût élevé -, de plus en plus de Français décident de prévoir leurs propres obsèques. Et privilégient, ces dernières années, les assurances décès… une pratique qui n’est pas sans risques pour le souscripteur. ["Marché funèbre", épisode 2/5]

Les yeux gris-vert de Fleury se perdent, au-dessus de son masque noir, sur la plaque de vert qui surplombe la tombe de sa fille. “Je n’ai qu’une hâte : la rejoindre”, souffle-t-elle, avant de prendre une gorgée du café brûlant que lui sert son amie Costinela.

À respectivement 52 et 38 ans, les deux mamans se sont rencontrées dans les allées boueuses du gigantesque cimetière de Pantin. L’une comme l’autre rendait visite plusieurs fois par semaine à leur enfant disparu. Jennifer, la fille de Fleury, avait 32 ans. Nathaël, le fils de Costinela, en avait 3. Depuis, elles se recueillent ensemble, presque tous les jours.

La sépulture de Jennifer est faste, mais discrète - un gros galet gris sur une plaque de marbre noir. Sur le monument, une inscription, dont les pompes funèbres n’ont pas relevé la faute au moment de la gravure : “Quand le temps fini, l’éternité commence”. Fleury ne la corrigera pas. “Des fautes, Jennifer en faisait aussi… C’est un clin d’œil.

En tout, la tombe a déjà coûté plus de 20 000 euros à Fleury. Elle y a mis le prix - d’ordinaire, une sépulture coûte entre 2 000 et 10 000 euros. Mais elle le justifie, et lorsque l’employée administrative d’une grande enseigne de bricolage explique vouloir rejoindre sa fille, il ne s’agit pas que d’une métaphore.

Cette tombe sera sa dernière demeure : Fleury a déjà prévu d’y faire inhumer ses cendres. Ce qui lui coûtera encore environ 850 euros.

Un coût des obsèques du simple au triple

Fleury fait partie des prévoyants. Ces Français, de plus en plus nombreux et pas forcément âgés, qui ont réfléchi à l’organisation de leurs obsèques.

Plusieurs motifs peuvent pousser un individu à prévoir sa propre mort, indique Marine Jeanne Boisson, chercheuse postdoctorale au CNRS en sociologie. Il y a, d’abord, la volonté de ne pas faire peser sur le collectif familial le coût financier des obsèques et de leur organisation. Il s’agit d’organiser un rituel dans lequel les endeuillés auront moins à se préoccuper d’opérations de calculs et d’évaluation des services fournis.

Aujourd’hui, difficile de parler de fin de vie sans en mentionner le coût, qui a de quoi effrayer certaines familles. Une inhumation (hors caveau et concession) coûtait en moyenne 3 815 euros, soit 14 % de plus qu’en 2014, relevait l’UFC-Que choisir en 2019.

Une augmentation 3,5 fois supérieure à celle de l’inflation sur la période. Une simple crémation s’élevait en 2019 à 3 986 euros, soit +10 % par rapport à 2014.

Ces moyennes ne sont toutefois pas toujours représentatives des tarifs du secteur, qui varient drastiquement d’un devis à l’autre - aujourd’hui, les obsèques valent de 2 000 à 6 500 €.

En Chiffres

3 986 euros

Coût moyen d'une crémation en 2019, en forte hausse depuis plusieurs années.

Des “yo-yo tarifaires”, comme les dénonce l’UFC-Que choisir, qui ont valu au secteur, pourtant fortement réglementé, des rappels à l’ordre de la part de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution.

En effet, la loi oblige les opérateurs funéraires depuis 2010 à fournir avant chaque prestation un devis type, réglementaire, censé faciliter la comparaison entre les différentes pompes funèbres.

Toutefois, cette règle n’est encore aujourd’hui que peu respectée, et sur un marché où les prix ne sont pas limités, la différence de tarif pour une même prestation entre deux opérateurs funéraires peut varier du simple au double.

Lorsque l’on prévoit ses propres obsèques, il peut s’agir aussi du désir de s’émanciper de ce collectif, pour affirmer des choix de vie, poursuit Marine Jeanne Boisson. Et de soulager de la nécessaire question de la volonté du défunt. Enfin, si l'on anticipe le fait que l’on ne pourra pas bénéficier de l’intervention de proches, il peut s’agir d’organiser seuls ses funérailles en bénéficiant des services de professionnels.

Contrat avec la mort

Il y a toujours en France une réticence à parler de la mort, estime le sociologue Tanguy Châtel. Mais, et notamment en raison du contexte, celui de la pandémie de Covid, les gens sont de plus en plus rattrapés par le sujet. Les Français sont invités à parler de leur mort, par anticipation… On promeut par exemple les contrats obsèques.

Les contrats obsèques comptent depuis quelques années parmi les produits phare de la “silver économie”.

Éco-mots

Silver économie

Désigne l’ensemble des marchés, activités et enjeux économiques liés aux personnes âgées de plus de 60 ans. Cela peut comprendre des activités comme les services à la personne, le tourisme, la culture ou la pharmacie.

La recette est simple : la banque, l’assurance ou les pompes funèbres garantissent à tout contractuel le versement d’un capital de 1 000 à 15 000 euros à un proche au moment du décès, en échange du versement de cotisations, payables en une fois ou tous les mois, pendant 5 à 20 ans ou jusqu’au décès.

Un marché fructueux, qui représente 1,5 milliard d’euros de cotisations, 5 millions de contractuels… et une croissance inédite, de l’ordre de 500 000 nouveaux clients chaque année.

De plus en plus de Français recourent à des contrats obsèques, atteste Marine Jeanne Boisson. Avant les années quatre-vingt-dix, il était possible d’organiser sa propre mort, mais beaucoup moins de façon contractuelle et assurantielle : les gens transmettaient des dons via leur testament, faisaient appel à des systèmes d’entraides, et formulaient leur volonté au sein de réseaux familiaux, de voisinage, communautaires et religieux…

Le contrat obsèques permet au souscripteur de verser directement la somme à l’organisateur des funérailles - les pompes funèbres. Plus besoin de passer par la famille, qui, jusqu’en 2013, touchait l’assurance sans obligation d’utilisation.

Qui recourt à une assurance décès est garanti d’avoir la mainmise sur l’organisation de ses obsèques, ce qui n’est pas forcément le cas avec un simple testament.

Souvent, la famille vous dira : ‘Non, il n’a pas fait de testament. Ce n’était pas le genre.Et on est toujours très surpris…”, ironise le notaire Frédéric Maurer. Il arrive donc que le testament ne soit lu à la famille qu’après les obsèques… Alors même qu’y étaient inscrites les volontés du défunt pour sa cérémonie.

Flou et incompréhension autour du contrat obsèques

Le contrat obsèques est-il la réponse à de tels errements ? “Les gens en reviennent, répond Frédéric Maurer. Dans certains cas, les souscripteurs souhaitent se faire incinérer, ne veulent pas de pierre tombale… Et alors, une grande partie de leur assurance est perdue pour la famille. J’ai connu des gens qui avaient payé 10, voire 15 000 euros à leur assureur, et dont les obsèques n’ont pas coûté plus de 5 000 euros…

Le contrat obsèques est trompeur dans son appellation : il ne s’agit pas tant d’un contrat que d’une assurance, qui bénéficiera plus à la famille du souscripteur qui décède jeune. Dès lors, mieux vaut ne pas contracter trop tôt.

Ce flou n’est pas le seul argument des détracteurs de ces contrats. Début 2021, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) tapait ainsi du poing sur la table et fustigeait “les insuffisances récurrentes” des distributeurs de ces contrats obsèques.

Selon son étude, 88 % des souscripteurs ignoraient par exemple que le capital qu’ils versaient chaque mois n’était destiné qu’à financer les funérailles. Et 75 % ignoraient qu’il pourrait ne pas couvrir l’intégralité des obsèques.

Il y a quelques années, Elodie, opératrice de pompes funèbres, s’est ainsi vue traiter “d’escroc” par une famille pour laquelle elle venait d’orchestrer une inhumation. “Ils avaient un contrat obsèques généré par une banque, dans lequel manquaient beaucoup de choses essentielles. C’était un contrat pour une inhumation, mais dans les prestations n’était compris ni le prix de la chambre funéraire, ni celui du transport, ni de la gravure ou de l’avis de presse.

Au moment de régler la facture, la famille en question tombe des nues : seuls le cercueil, le creusement une place et le corbillard sont inclus dans leur contrat. La majeure partie des coûts, certes… Mais la facture des frais restants peut s’élever de 600 à plus de 1700€.

Problème : la famille se retourne alors vers la profession en première ligne, l’opérateur funéraire. “Nous avons été traités d’escroc pour un rattrapage de connerie qui ne venait même pas de nous !”, se lamente Elodie.

Épisode 3 - Face à l'imprévu

Retrouvez notre prochain épisode dès le mardi 30 mars.

Près de 6 Français sur 10 n’ont jamais pensé à la manière dont ils organiseraient des obsèques… Lorsque la mort prend au dépourvu, la sensation d’urgence et la fragilité psychologique des familles créent une relation déséquilibrée sur le marché du funéraire.

Relire l'épisode précédent : Entrez sans crainte dans l'économie des cimetières