Comment les cartes Pokémon et les sneakers sont devenus des objets de spéculation 

Consommation

Comment les cartes Pokémon et les sneakers sont devenus des objets de spéculation 

Les cartes Pokémon, les baskets ou les comics sortent des placards pour s’échanger à des prix loin de celui d’origine. Des collectionneurs s’invitent dans ces marchés à la recherche d’investissements financiers.  

Quand Florian Bourguet, expert en BD, a organisé la première vente aux enchères de cartes Pokémon en France, en décembre 2018, ses collègues commissaires priseurs anticipaient un flop. Ce jour-là, à la fin d’une vente de bandes dessinées, l’expert a écoulé quelques cartes.

Ce n’était que le début : 128 lots sur 130 d’une vente exclusivement consacrée aux cartes Pokémon se sont vendus le 11 juin 2021 à Paris. Le phénomène se développe depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis et a pris de l’ampleur ces six derniers mois. « Chez nous, une carte achetée 500 euros en 2018 a été revendue 12.000 en février 2021 », raconte Florian Bourguet. 

Entre 2019 et 2020, les échanges de cartes ont bondi de 113% en Europe, 162% dans le monde, d'après un rapport du site d'enchère Ebay. Parmi elles, les échanges de cartes Pokémon ont été multipliés par 6. Sur le podium des cartes populaires se trouvent celles de basketball, de baseball ainsi que les cartes Magic.

Les prix atteignent des sommets : 511 000 dollars (434 000 euros) pour un lotus noir Magic, 350 000 dollars (297 000 euros) pour un Dracaufeu édition 1999. 

Ces objets de l’enfance ne sont pas les seuls à prendre de la valeur. La plateforme StockX, par exemple, permet d’acheter et revendre des objets de collection. On y trouve des lego à plusieurs centaines d’euros, des comics à plus de 1.000 euros et des baskets à plusieurs milliers d’euros.

En Chiffres

297 000 euros

Valeur d'une carte Dracaufeu édition 1999.

Des niches devenues populaires 

Les collectionneurs existent depuis l’apparition de ces objets. L’engouement pour les Nike portées par la légende du basket-ball américain Michael Jordan débute en 1984.

Plus qu’une « pauvre paire de baskets » pour les collectionneurs, « les chaussures matérialisaient un moment d’histoire » du sport, et plus tard de la musique ou du cinéma, d’après Michaël Holzmann, fondateur en 2018 d’une plateforme d’achat et revente de baskets en édition limitée.

Depuis dix ans, des clients se ruaient dans les magasins les jours de sortie de ces éditions. « Ces cinq dernières années, le marché secondaire s’est structuré », assure Michaël Holzmann. Plusieurs dizaines de milliers de paires de baskets transitent chaque mois sur sa plateforme. 

Capturedecran2021-07-26a13.png

Capture d'écran d'une paire de Nike Dunk, édition limitée en collaboration avec Ben & Jerry's sur la plateforme StockX (26/07/2021). 

Éco-mots

Marché secondaire

Marché où sont échangés les actifs financiers achetés sur le marché primaire. Complémentaire de celui-ci, il permet par ses nombreux échanges la liquidité du marché - capacité à acheter ou vendre les actifs - et donc la qualité et l'évaluation de ces titres. Le marché secondaire est aussi appelé "marché de l'occasion".

Les premières cartes Pokémon éditées par Nintendo s’échangeaient elles dans les cours d’écoles, dès 1999. Les 10 cartes coûtaient quelques euros chez le marchand de tabac. A cette époque, sur France 3, un principal de collège s’effarait  d’une carte vendue pour « une somme exorbitante » : 100 francs, soit 20 euros… 

Ina : la folie des cartes Pokémon débarque en France

Une vingtaine d’années plus tard, la nostalgie a poussé quelques collectionneurs devenus adultes à s’y remettre, note Florian Bourguet. Puis, la tendance s’est développée. D’après l’expert, les cartes Pokémon sont une collection comme une autre, « pas plus bête que les timbres ou les pièces de monnaie ».

La rareté motive les prix 

« On retrouve les mêmes ressorts que dans d’autres collections : la rareté et, aux enchères, se battre contre les voisins pour dire ‘c'est moi qui l'ai remporté’ », indique Florian Bourguet. Quand une pièce est rare, son offre est limitée. Si un nombre élevé de collectionneurs souhaitent l’acquérir, le prix augmente. La rareté dépend d’abord de la quantité éditée par la marque.

Aujourd’hui, les cartes Pokémon les plus recherchées sont celles sorties entre 1999 et 2003, ou des cartes actuelles mais rares dans les paquets. 

Il faut aussi prendre en compte l’état. « Des Dracaufeu des années 2000, recherchés à l’époque, il y en a des milliers en France mais à l’état neuf, il n’y en a qu’une dizaine », explique Florian Bourguet.

François-Xavier Colombani, fondateur de l’entreprise PCA, confirme : « la rareté et la certification font qu’une carte se vend ». Depuis 2016, sa société note l’état des cartes sur 10 et les plastifie pour en conserver l’aspect, « une fois certifiée, des cartes valant 1 ou 2 euros se vendent 10 ou 20 euros ». « Avec les enchères officielles, nous légitimons les prix de ventes du marché amateur », précise Florian Bourguet. 

La promesse d’une valeur refuge

En devenant de plus en plus nombreux, les collectionneurs font grimper la demande pour une même offre. Les prix flambent. Florian Bourguet y voit un phénomène de bulle spéculative : « plus vous avez de collectionneurs, plus on en parle, plus les prix montent, plus on en parle et plus de gens s’y intéressent ».

Éco-mots

Bulle spéculative

Il y a bulle spéculative lorsque le prix d’un actif augmente en continu, de manière excessive, de telle sorte qu’il s’éloigne de sa valeur réelle. Des individus investissent dans des actifs dont ils anticipent, de façon exagérément optimiste, que les prix vont continuer d’augmenter. Une bulle peut se former sur n’importe quel marché si deux conditions sont réunies : la valeur de l’actif est incertaine, l’actif existe en quantité limitée. 

Comme sur tous les marchés, des personnes dictent les tendances et orientent les acheteurs. « Il y a un effet Logan Paul depuis septembre », assure François-Xavier Colombani de l’entreprise PCA, dont le nombre de cartes certifiées chaque mois est passé de 500 à 30.000 en un an. 

Début octobre 2020, Logan Paul, youtubeur américain aux 23 millions d’abonnés, déclare au sujet des cartes Pokémon : « ces choses (…) deviennent des pièces d’art très rares et très demandées », éduquant alors sa large audience aux enjeux du marché.

Les vidéos où il déballe des paquets de cartes neuves en direct et pendant près de deux heures font un carton : 300.000 vues simultanées. En France, le youtubeur Michou (3,2 millions d’abonnés), populaire chez les enfants et les adolescents, ou la chaîne David Lafarge Pokémon cumulent des millions de vues pour des vidéos similaires. Pour les baskets, il suffit qu’une célébrité porte un modèle pour qu’il prenne de la valeur. 

Le Youtubeur Logan Paul achète une boîte de cartes de Pokémon à 200 000 euros

Certains investisseurs se lancent donc sur ces marchés de collection, voyant dans les cartes Pokémon ou les baskets des valeurs refuges.

Éco-mots

Valeur refuge

Valeur jugée particulièrement sûre (œuvre d'art, métal précieux, bien foncier, etc.), achetée en période de crise par l'épargnant qui craint une baisse de la valeur des autres actifs.

« C’est comme tout, quand on est connaisseur, il y a des bons investissements à faire », reconnaît Michaël Holzmann. En misant sur la bonne collection, la bonne marque, certains parviennent à réaliser des plus-values à la revente. 

Éco-mots

Plus-value 

Accroissement de la valeur d'échange d'un bien (mobilier, immobilier) sans modification de sa valeur d’usage. 

Depuis six mois environ, la spéculation autour des cartes Pokémon s’accentue. Comme cela se fait avec les baskets, certains acheteurs acquièrent tout le stock d’un magasin pour créer la pénurie lors de la sortie de nouvelles éditions, faisant ainsi monter les prix. 

Les marques à la manoeuvre 

Les marques ne gagnent pas d’argent sur le marché secondaire, leurs éditions limitées visent un autre but. Michaël Holzmann explique ainsi comment les Nike « Dunk », peu portées ces dernières années et valant une cinquantaine euros, sont revenues sur le devant de la scène. En 2002, la marque a lancé des collaborations avec le rappeur Travis Scott ou le glacier Ben & Jerry’s, en édition très limitée. Puis, elle a produit des éditions moyennement limitées avant de produire des versions classiques, commercialisées autour de100-150 euros. 

De nouvelles éditions de cartes Pokémon sortent tous les trois mois. Nintendo « gère très bien pour entretenir la flamme », juge Florian Bourguet. La marque prépare les 25 ans du phénomène, débuté le 25 octobre 1999 en Europe. L’expert en BD et cartes à jouer prévoit la vente des coffrets édités pour l’occasion « en une demi-journée »  le jour de la sortie. 

Le marché des baskets s’est stabilisé depuis quelques années mais l’interrogation demeure pour les cartes à jouer. « Certaines bulles explosent, d’autres pas. Peut-être reviendra-t-on aux prix d’il y a deux ans ? », pronostique Florian Bourguet.

Il juge ce marché encore immature, lui qui a vu celui des bandes dessinées se structurer ces dernières années avec des planches de Hergé vendues 1,5 millions d’euros. L’expert se plaît à imaginer la vente d’ « une collection sompteuse » de cartes Pokémon chez Christies ou Sotheby’s dans les prochaines années. En avril 2021, une paire portée par Kanye West s’y est vendue 1,8 millions de dollars.