Le dropshipping, innovation commerciale ou nid d'arnaques ?

Consommation

Le dropshipping, innovation commerciale ou nid d'arnaques ?

Le dropshipping s’est beaucoup développé en France en permettant aux e-commerçants de vendre sans avoir à gérer la logistique. Mais cet accès simplifié au commerce en ligne a aussi ouvert les portes aux escrocs et aux débutants flirtant avec la légalité.

Il suffit de passer quelques minutes en ligne pour se voir offrir une promotion « exceptionnelle » sur une bouée licorne, un balais-serpillière ou des bouchons d’oreilles pour la natation. Souvent, ces publicités sont payées par des vendeurs pratiquant le dropshipping, une forme nouvelle de e-commerce. Elle consiste à vendre des produits au « compte-goutte », de l’anglais « drop » (goutte).

Éco-mots

Dropshipping

Forme de e-commerce dans laquelle le vendeur ne gère pas de stocks et ne s’occupe pas de la livraison de la commande. Ses fournisseurs s’occupent de délivrer les produits directement aux clients. Le dropshipping peut-être utilisé par un marchand pour vendre une partie de ses produits, ou bien la totalité.

« La première forme de dropshipping, c’est votre libraire qui n’a pas tous les livres en stock et qui commande suivant les besoins de ses clients », schématise Benjamin Thiers, consultant SEO chez Digimood, une agence de marketing digital.

En ligne, le dropshipping permet donc à des vendeurs de monter une boutique, et de commercialiser des produits, sans avoir à gérer ni stock ni livraisons. Quand une cliente souhaite commander une montre repérée sur le site d’un dropshipper, elle règle son achat, puis le vendeur prévient son fournisseur.

C’est ce dernier qui se charge d’expédier la commande à la cliente. Puisqu'ils ne sont pas obligés d’acheter avant de revendre, les e-commerçants peuvent également proposer une gamme de produits plus large et n’ont pas à engager de trésorerie. 

Par contre, « les délais de livraison sont souvent plus longs pour le client », d’après Benjamin Thiers. Un vendeur qui propose une dizaine de modèles de parapluies sur son site préférera souvent attendre d'enregistrer plusieurs commandes avant d’en informer son fournisseur. 

Publicité et “longue traîne”

Le dropshipping repose d’abord sur une diminution des coûts de fonctionnement, par rapport à une boutique classique. Présenter ses produits en ligne ne coûte quasiment rien : seulement quelques millièmes de centimes d’euros par an pour une page web. Ajouter des produits est donc indolore. Alors qu'un magasin physique devra élargir sa surface de présentation et pousser les murs de ses entrepôts pour stocker plus de produits. 

Pour les vendeurs, tout se joue sur la marge tirée des ventes. Faute de stock, le dropshipper ne peut acheter « en gros » et bénéficier de tarifs préférentiels. Ses marges commerciales risquent donc d’être “assez faibles”, d’après le consultant. 

C'est le modèle de « long tail » (longue traine).  En moyenne, les  commerçants classiques font 80 % de leur chiffre d'affaires grâce à 20% de leurs produits. Le dropshipping prend le contre-pied : les vendeurs tirent la majorité de leur chiffre d’affaires avec 80% de leurs produits, chacun vendus en petite quantité. 

Mais pour faire tourner une telle "boutique", l’investissement publicitaire est crucial. Pour se lancer, il faut un budget de quelques milliers d’euros pour mettre en avant leurs produits dans des posts sponsorisés sur Facebook, Google, Youtube ou Instagram. 

Désillusions et arnaques

La facilité à se lancer et l’absence de logistique attirent de nombreux débutants, rêvant de faire fortune à moindre frais. La promesse d'un bon salaire depuis son canapé fait rêver. En 2018, un Français sur quatre se disait ainsi prêt à quitter son emploi pour lancer une boutique en ligne1

La déception est souvent au rendez-vous. S’il suffit de taper « dropshipping » dans sa barre de recherche pour qu’apparaissent des centaines de vidéos de formation pour se lancer, une partie de ces « formateurs » gagnent en réalité leur vie en vendant ces formations, avec des prix s'étalant de quelques centaines à quelques milliers d’euros, plutôt qu’en appliquant ce qu’ils prêchent. 

Pour ceux qui se lancent sur ce marché très concurrentiel, « le risque de se brûler les ailes n’est jamais loin », rappelle Benjamin Thiers. Il cite le cas « classique » du débutant qui débourse près de 3.000 euros pour se lancer dans un commerce de produits cosmétiques, de vêtements ou de sextoys et qui, malgré sa campagne de pub, ne voit jamais les fins de mois s’arrondir. 

Fidéliser la clientèle n’a rien d’évident. Entretenir un tel business exige de solides connaissances en marketing digital. Les quelques champions du dropshipping appliquent donc, d’après le consultant, la recette suivante : choisir un produit de niche - par exemple, les « hamacs gonflables » ou « un jouet pour chat en forme de poisson qui frétille » - et « sans espérer que ça ne se vende tout seul ». 

Et puis beaucoup d’arnaqueurs utilisent le dropshipping. Jean-Baptiste Bousseau, éditeur du site signal-arnaques.com (visité plus d’un million de fois par mois) indique que près d’un tiers des signalements d’arnaque concernent cette pratique. « La plupart des dropshippers souhaitent faire une marge maximale en peu de temps, ils choisissent souvent des fournisseurs bon marché en Asie du Sud-Est, avec des problèmes de qualité ». Ils montent des boutiques éphémères pour vendre un type de produit pendant 6-8 mois avant d’en changer, ce qui « complique les poursuites et les contrôles des services de l’Etat si ces vendeurs ne respectent pas la loi. »

Flirt avec la légalité

« Il n’existe pas de loi spécifique au dropshipping », précise Me Rachel Ruimy, avocate du cabinet parisien Haas et responsable du e-commerce. Les activités de dropshipping doivent seulement respecter le code de la consommation et les dispositions relatives à la vente à distance. Dès lors qu’un vendeur s’adresse au marché français, il est tenu de respecter ces lois et il devient responsable de la bonne exécution de la vente, notamment de la livraison, même s’il ne la gère pas directement.

« Dans les faits, beaucoup ont des sociétés basées à Malte ou au Royaume-Uni, ce qui ralentit les procédures », regrette Jean-Baptiste Bousseau, qui accuse certains formateurs d'enseigner des techniques pour contourner la loi.

Par manque de connaissance ou volontairement, les droshippers peuvent être retoqués pour pratiques commerciales trompeuses, en étant imprécis sur la description de la marchandise ou en pratiquant des promotions systématiques. Oublier d'indiquer les mentions légales peut aussi coûter cher. 

« Cela peut donner lieu à une amende de 15.000 euros pour une société. », constate Me Rachel Ruimy, chargée de défendre plusieurs clients dans ce cas. Pour un étudiant attiré par les sirènes du dropshipping et qui n'aurait fait que 20.000 euros de chiffre d’affaires, cela représente une somme considérable.

Parmi les gagnants du dropshipping se trouvent surtout les plateformes qui hébergent ces sites, comme l’entreprise canadienne Shopify. Elles se rémunèrent avec le paiement d'un abonnement (environ 25 euros par mois pour l’offre de base) et parfois des commissions sur les ventes. Gagnant à tous les coups.

La market place, nouveau roi de l’e-commerce ?

Le marché français du e-commerce,  estimé à plus de 110 milliards d’euros en 2020, selon la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (FEVAD), continue de grandir en France mais le modèle du dropshipping s’essouffle.

« La tendance est plus à la market place », estime Benjamin Thiers. Même intuition pour l’entreprise de formations LiveMentor.  Spécialisée dans le e-commerce, elle ne dispense plus sa formation dropshipping depuis un an, lui préférant une formation plus globale sur le e-commerce. Le but : considérer le dropshipping comme un moyen, non comme une fin. 

Éco-mots

Marketplace

Sur ces plateformes de mise en relation entre acheteurs et vendeurs, le commerçant peut à la fois vendre via sa marketplace (par exemple : Amazon, AliExpress) mais aussi attirer et fidéliser des clients sur son propre site web, sa propre marque. En moyenne sur l’année 2020, les places de marché ont progressé de +27% soit deux fois plus vite qu’en 2019

Comment éviter les arnaques ? Une vidéo du youtubeur Un Créatif sur les dessous du dropshipping

Source :

1. Sondage Yougov pour PayPlug