À l'origine des petits LU, l'histoire économique d'un couple

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À l'origine des petits LU, l'histoire économique d'un couple

Pour le meilleur ou pour le pire, entreprendre en couple est un pari encore fréquent aujourd’hui, notamment dans les métiers de l’artisanat. Retour sur un exemple emblématique, le couple Lefèvre-Utile, qui a donné naissance à une grande marque de biscuits à la fin du XIXe siècle.

couv-HS8.jpgCet article est extrait de notre hors-série consacré à l'amour. À retrouver en kiosque.

Petit-Beurre, Paille d’Or, Petit Écolier, Prince, Granola… Ces noms familiers synonymes de gourmandise résonnent comme autant de madeleines de Proust, tant ces biscuits développés par la marque LU sont entrés dans le quotidien des foyers. Mais savez-vous que derrière ces deux lettres se cachent un couple, l’histoire d’une famille et l’épopée d’une marque vieille de plus de 175 ans ?

Tout commence en 1846 quand le jeune Romain Lefèvre, pâtissier de son état, arrive à Nantes depuis sa Lorraine natale pour se lancer dans la fabrication de biscuits.

Il n’a pas choisi cette cité portuaire par hasard : par son commerce avec La Réunion, Nantes est la ville idéale pour s’approvisionner en sucre. Depuis deux siècles, on y fabrique des biscuits.

En arrivant, Romain maîtrise déjà son métier, qu’il a appris avec son frère Antoine. Pains d’épices et nonnettes n’ont pas de secrets pour lui. En quatre ans, le jeune artisan se fait une place sur les marchés entre les biscuits de mer, réservés aux marins, et les biscuits anglais, destinés à une clientèle plus raffinée.

En 1850, la petite entreprise connaît un nouveau développement : Romain épouse Pauline-Isabelle Utile, rencontrée quelques années plus tôt en Lorraine alors qu’elle constituait sa dot en travaillant chez son oncle… boulanger.

Farine, œufs, sucre, vanille, épices : ces deux-là parlent le même langage et partagent la même ambition.

Le couple emménage au 5, rue Boileau, qui est encore aujourd’hui l’une des principales rues commerçantes de la capitale de Loire-Atlantique. Là, ils installent un atelier-boutique avec, au-dessus de la vitrine, leurs deux noms accolés : Lefèvre-Utile.

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« Il faut se replacer dans le contexte de l’époque », admire Bertrand Guillet, directeur du Musée d’histoire de Nantes. « Dans la société du Second Empire, le modèle est celui de la famille bourgeoise qui ne laisse pas de pouvoir aux femmes. Pourtant, c’est ensemble que les deux époux vont développer l’entreprise familiale. La dot de Pauline a d’ailleurs sans doute permis à Romain de stabiliser sa boulangerie et de contractualiser le rapprochement des deux noms. »

Les deux autres frères de Romain ont fait de même avec leurs épouses respectives : au mitan du XIXe siècle, il y a donc une boutique Lefèvre-Utile à Nantes, une Lefèvre-Georges à Sedan, et une Lefèvre-Denise à Nancy.

Mais c’est la première qui va connaître le plus formidable développement. De l’union de Romain et Pauline naîtront beaucoup de biscuits, mais aussi quatre enfants, dont Louis, qui va faire passer la petite biscuiterie familiale à l’échelle industrielle.

Savoir-faire et faire savoir

À 24 ans, à la mort de son père, Louis reprend l’entreprise et va rapidement créer la marque LU, avec les initiales des noms de ses deux parents.

« En travaillant sur leur histoire, j’ai acquis la conviction que dans la première entreprise Lefèvre-Utile, le couple était investi à parts égales. C’est Pauline qui recevait les clients, derrière l’un des premiers comptoirs de vente, quand son mari était à la boulangerie. Surtout, elle a des idées pour développer l’entreprise, et son implication irrigue le génie de Louis, son fils », résume Bertrand Guillet.

Comme pour souligner cette empreinte, Louis obtiendra d’ailleurs, en 1905, le droit de modifier son nom de famille, de Lefèvre à Lefèvre-Utile, afin de le transmettre à ses enfants et petits-enfants.

Et la même année, il invente Paille d’Or, le premier biscuit fourré à la pulpe de fruit.

Louis sera à l’avant-garde dans bien d’autres domaines et va multiplier les innovations, comme le souligne le directeur du Musée de Nantes : « Architecture, modèle industriel, logo, marque, packaging, commercial, Louis a compris qu’il ne suffisait pas de savoir faire de bons produits, il fallait aussi le faire savoir, d’où l’usage dans sa publicité d’adjectifs comme “l’original”, “le vrai”, “le véritable”… ».

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L’héritier est aussi très fort en benchmarking à une époque où les études de marché n’existent pas encore : en 1886, il lance son Petit-beurre, directement inspiré d’un biscuit de son principal concurrent… qui le poursuivra en justice, sans succès, pour contrefaçon.

Définir les rôles des conjoints

Et aujourd’hui, faut-il entreprendre en couple, alors qu’un tiers des unions (mariages + PACS) se soldent par un divorce ?

Les deux partenaires pensant bien se connaître, ils négligent souvent de préciser qui fera quoi dans l’entreprise, au risque de se marcher sur les pieds – tout le contraire des Lefèvre-Utile, dont les rôles étaient bien définis.

Il faut aussi prévoir un statut pour chacun des conjoints, afin que chacun cotise pour sa retraite. Et un contrat de mariage adapté.

Une entreprise familiale naissante n’est pas forcément mieux accueillie par les banquiers, la prise de risques étant double – sauf si l’un des deux conjoints garde une autre activité professionnelle le temps que l’affaire se lance.

Chez les agriculteurs, par exemple, c’est souvent le deuxième salaire qui permet aux fermes familiales de ne pas plonger. Enfin il faut savoir gérer l’enjeu de la transmission : chez les Lefèvre-Utile, l’entreprise est restée dans le giron familial jusque dans les années 1970.

Avant ça, en 1957, le dernier des Lefèvre-Utile à la tête de l’entreprise, Patrick, avait fait appel au designer Raymond Loewy pour créer le logo de LU, les lettres blanches sur fond rouge qui trônent dans nos placards.

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Et maintenant ? Même s’il y a encore des Nantais pour se souvenir de l’odeur de gâteaux qui embaumait la ville du temps de LU, la dernière biscuiterie descendante de l’atelier des Lefèvre-Utile a fermé ses portes en 1986.

Outre l’exceptionnelle collection d’objets de la marque détenue par le Musée d’histoire de Nantes, l’une des tours des anciennes usines LU domine toujours le quai Baco.

Elle a été reconstruite dans les années 1990 et l’ancienne fabrique abrite aujourd’hui le Lieu Unique, un centre de culture contemporaine. Comme en écho à l’aventure singulière lancée, il y a 175 ans, par Romain Lefèvre et Pauline Utile.

LU aujourd’hui

La marque Lu appartient à Mondelez, multinationale américaine. 5 500 000 000 biscuits Lu sont vendus chaque année. Parmi les plus dévorés : Granola, Prince, Belvita, mais aussi le Petit Écolier, dont la première version a été créée en 1927 par Louis Lefèvre-Utile. Le fameux Petit Beurre, enfin, représente 2,5 % des ventes de biscuits LU. Les neuf biscuiteries LU sont toutes installées en France.