Paris en ligne, quand les bookmakers freinent les bons miseurs

Consommation

Paris en ligne, quand les bookmakers freinent les bons miseurs

Des parieurs gagnants sur le long terme dénoncent des limitations de mises et des refus de paris sur les sites de certains bookmakers. 

Rien n’agace plus certains parieurs que le slogan de Winamax : « gros gain, gros respect ». « Je ne peux même plus miser sur leur site », s’agace Arnaud*.

Le francilien égrène ses limitations : « limite de moitié » avec une mise maximale à 300 euros sur Betclic, « 15 euros maximum » sur PMU, « bloqué direct » sur Zebet. Seul Unibet obtient ses bonnes grâces, « avec eux, jamais eu de problème ». Le jeune homme vit de ses paris, fort d’une connaissance affutée du fonctionnement de ces sites et de l’analyse des données de certains championnats. 

« Si je joue sur la France à l’Euro, ou un truc que tout le monde joue, les sites ne vont pas me limiter », complète Arnaud. Les blocages interviennent quand le joueur repère un « bon » pari, une cote sur-estimée, une erreur résultant d’une faute de frappe ou d’un intitulé mal rédigé.

Pour ces dernières, le joueur ne s’offusque pas : « les erreurs de cotes complètement manifestes, ça ne me choquerait pas que le site annule ». 

Les paris refusés car trop judicieux, c’est une autre histoire. Comme Arnaud, Elliot, 21 ans, est limité sur plusieurs sites et s’en plaint sur Twitter. Impossible pour lui de gagner gros sur le cyclisme, par exemple, ou de petits championnats de football étrangers. Ses paris sont tantôt « refusés », tantôt « limités » avec des mises maximales de 10 centimes dans certains cas. 

Plusieurs gros parieurs se tournent vers Mathieu Escande, avocat au barreau de Paris spécialisé dans les contentieux avec des sites de paris sportifs. Il insiste : le bookmaker est « obligé » d’accepter une mise, sinon « c’est du refus de vente », comme défini par le code de la consommation.

À lire : Bookmakers, ils parient que vous allez perdre

De même, une clause permettant d’annuler un pari est, d’après lui, « abusive ». L’avocat est donc amené à contester certains conditions générales d’utilisation (CGU), dont la légalité n’est pas toujours avérée. 

En 2017, l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel, aujourd’hui ANJ) tenait la même ligne dans une délibération, indiquant que les refus devaient être motivés par des motifs légitimes comme la fraude ou l’addiction.

De plus, ces motifs devaient pouvoir être motivés auprès de l’ANJ sous forme « de faits tangibles et non au regard d’indices dont la faiblesse trahirait l’absence de légitimité ».

Une délibération de 2019 allant dans le même sens avait été contestée par l'association française du jeu en ligne (AFJEL), qui représente six opérateurs avant que le Conseil d’Etat ne rejette ce recours, le 24 mars 2021. Les parieurs sont donc considérés comme des consommateurs. 

Les motifs avancés par les bookmakers et contestés par  les clients de Me Escande peuvent aussi être la détection d’un « comportement anormal », d’une supposée addiction ou encore des soupçons de fraude et de blanchiment. 

Des perdants chouchoutés

Arnaud* n’a pas le courage de se lancer dans des procédures judiciaires, tant qu’il « arrive à se débrouiller » avec des comptes ouverts partout où il peut jouer. « Je voudrais simplement qu’il n’y ait pas de distinction entre les joueurs », explique le parieur expérimenté*, « que les mauvais joueurs puissent jouer la même chose que moi ».

Eux, dit-il, « on les laisse perdre beaucoup, on les chouchoute, on leur offre des places ». « On parle de ‘pigeons’ dans le milieu », renchérit Me Escande. 

Paul*, un ancien trader du site Parions Sports, affirme que les joueurs sont classés en fonction de leur performance, à la Française des Jeux mais aussi chez les principaux bookmakers (Winamax, Betclic, PMU, Unibet). Ceux à qui ils offrent des places et des freebets sont les « gros joueurs ». 

Beaucoup de pub de paris sportifs vendent le rêve de remporter des gros gains, mais quand on gagne réellement de l'argent on devient un peu l'ennemi public.
Paul,

Ancien trader devenu parieur*

Les « gambleurs » capables de parier plusieurs dizaines de milliers d’euros d’un coup sont aussi surveillés pour minimiser les risques financiers du bookmaker. D’autres sont identifiés comme à l’affût des erreurs de cotes : leurs paris sont alors vérifiés manuellement, avec un « code couleur » pour l’identifier à chaque pari. Le site de Parions Sports n’a pas souhaité réagir à ces affirmations. 

Ces gros parieurs accusent les sites de se servir de leurs paris pour ajuster leurs cotes. Elliott avait ainsi repéré, le 8 juin, une cote à 2,50 sur un attaquant néerlandais pour au moins un but marqué pendant la compétition. Il tente de miser 300 euros, estimant la cote « réelle » de l’événement à 1,5 : « refusé par Winamax ». Quand il a retenté, la cote était à 2,25 et son pari a alors été accepté. « On bosse un peu pour les traders », regrette Paul, l’ancien trader devenu parieur. Les sites en question n’ont pas donné suite à nos sollicitations. 

Pour Paul, les bookmakers « pourraient nous payer », « nous sommes très peu à jouer comme ça et à en vivre ». Selon une étude de l’ANJ, seul 0,2 % de joueurs gagnent plus de 10.000 euros par an.

Il dénonce surtout le double-discours des sites de paris : « beaucoup de pub de paris sportifs vendent le rêve de remporter des gros gains, mais quand on gagne réellement de l'argent on devient un peu l'ennemi public ».

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L’Autorité nationale des jeux (ANJ) a mis en place un médiateur à la fin de l’année 2019. Dans son rapport de l’année 2020, il recense 1420 sollicitations. Les paris sportifs représentent 82 % des demandes de médiation.

En tête des réclamations : Winamax (31%), Betclic (19%) et Parions Sports - FDJ (9%), des chiffres « à rapprocher des parts de marché », précise le rapport. Parmi les réclamations, 30 % concernent les résultats et les annulations de paris.