Jean-Marc Jancovici : « La croissance verte est une lubie d’économiste »

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Jean-Marc Jancovici : « La croissance verte est une lubie d’économiste »

Interview - L’ingénieur et spécialiste de l’énergie juge nécessaire de mettre les sciences au cœur de la décision économique pour lutter contre le réchauffement climatique.

Jean-Marc Jancovici, ingénieur et spécialiste de l’énergie, se méfie des slogans qui voudraient nier les limites physiques indéniables. Les solutions pour lutter contre le réchauffement climatique sont évidentes… si on remet les sciences au cœur de la décision économique. De son point de vue, la population est prête. 

Pourquoi lui ?

Ingénieur de formation, Jean-Marc Jancovici est un expert de l’énergie et fervent défenseur du nucléaire, une énergie qu’il juge indispensable pour lutter contre le changement climatique. Il cumule des activités de conseil (associé de Carbone 4), d’enseignement (professeur à Mines ParisTech) et engagement associatif : il est président de The Shift Project, un think tank dédié à la transition énergétique.

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Pour l'Eco. Depuis 50 ans, le PIB augmente plus vite que l’énergie que nous utilisons, et plus vite que les émissions de CO2. La croissance verte est donc en marche ?

Jean-Marc Jancovici. On peut observer une décroissance des émissions avec la croissance de l’économie pour de nombreux pays de l’OCDE, mais à l’échelle mondiale, c’est hélas inexact. La Suisse est considérée comme un pays fortement découplé, avec peu d’émissions de CO2 pour un PIB (produit intérieur brut) élevé, mais une bonne partie de la valeur ajoutée créée dans ce pays repose sur des flux physiques qui prennent place ailleurs.

Deux géants des matières premières, Vitol et Glencore, sont basés en Suisse, mais ni les mines ni les puits de pétrole qui leur permettent de vivre ne se situent en Suisse !

À l’échelle mondiale, le contenu énergétique du PIB s’est abaissé d’environ 30 % en 50 ans, mais ce n’est pas un découplage absolu : émissions et PIB augmentent. Il y a de vrais gains (un camion consomme moins aujourd’hui), mais aussi des faux-semblants : l’inflation des actifs crée un PIB « virtuel » dont il est normal qu’il ne produise pas d’émissions !

L’économie est un ensemble de transformations, qui ont leur unité de mesure en physique : la tonne de CO2 émise ou de ressources puisées. Pas d’euro de valeur ajoutée sans énergie utilisée, c’est physiquement impossible.

Il y a une limite à ce qu’on peut gagner en efficacité, au rendement d’une voiture par exemple. Mais l’économie n’a jamais intégré de limites physiques. Du coup, la croissance verte est le rêve espéré – mais impossible – de tout économiste.

À voir : Croissance verte, opportunité ou illusion ?

Un mix énergétique composé à 100 % par de l’énergie verte est-il possible ?

Il y a trois siècles, quand nous étions 500 millions sur terre, essentiellement des agriculteurs, on était au 100 % renouvelable ! À l’ère industrielle, la Suède, un pays de 9 millions d’habitants qui possède un énorme château d’eau, un parc de réacteurs et 250 000 km2 de forêts peut rêver être 100 % décarbonés sans baisser l’énergie consommée.

En France, en gardant le nucléaire il faudrait diviser la consommation d’énergie par trois, ce qui revient à diminuer par presque autant la puissance de toutes les machines qui produisent pour nous.

Il n’y a pas d’énergie propre ou sale, elles sont à ranger par ordre de mérite. Le nucléaire est moins dangereux et bien plus « vert » que l’idée que l’on s’en fait : son fonctionnement n’émet pas de CO2 ; il consomme 10 à 100 fois moins de métaux importés que l’éolien ou le solaire.

Il ne fait pas concurrence à l’usage des sols pour se nourrir, contrairement à la biomasse, et ne génère pas de pollution aérienne locale. Le nucléaire demande mille fois moins d’espace que le solaire, ou que l’hydroélectricité, pour produire la même quantité d’électricité.

Ça ressemblerait à quoi « l’effondrement de notre système économique » que vous annoncez ? Vous êtes donc collapsologue ?

J’essaie de ne pas utiliser d’expressions mal définies, comme croissance verte, énergie propre, ou économie « dématérialisée » (même les services ou l’industrie de la connaissance utilisent des ressources !).

Des facteurs limitent ce qu’on peut produire, les ressources naturelles et l’énergie – c’est-à-dire le parc de machines en fonctionnement – en sont deux. Aujourd’hui le premier facteur limitant de l’économie mondiale, c’est le pétrole.

L’approvisionnement en pétrole conventionnel (tout sauf les sables bitumineux et le shale oil américain) a atteint son pic il y a 10 ans. La crise a suivi en Europe et dans la zone OCDE. En tendance, les Européens vont manquer progressivement de cette ressource.

Ajoutez le déclin du gaz utilisé en Europe depuis 2005, et celui du charbon depuis les années 1960 : la transition bas carbone, nous l’aurons de toute façon !

À lire : Total, le géant du pétrole face au dilemme de la transition énergétique

Et comme cela va contracter le PIB, il va falloir actionner les moyens du pauvre (sobriété, nucléaire, et un peu de biomasse), pas du riche (solaire ou éolien).

L’« effondrement » laisse entendre qu’on perd le contrôle, or l’enjeu est justement de maîtriser le processus. La meilleure manière de ne pas y arriver, c’est de se bercer d’illusions. Se masquer la face avec des slogans, c’est un truc de bobos riches, à l’abri de ce qui a déjà commencé.

Est-ce qu’on peut nourrir neuf milliards d’humains en 2050 sans détruire la planète ?

Ce n’est pas sûr. Ce qui a permis d’augmenter considérablement la productivité agricole, ce sont les engins mécanisés (qui utilisent du pétrole), les engrais azotés (fabriqués à partir de gaz) et la distribution partout dans le monde (grâce aux pétroles) de phosphate et de potasse.

La productivité céréalière en France a été augmentée d’un facteur 5 à 7 entre l’après-guerre et 1975 grâce à tout cela. Pas sûr que cela reste acquis dans un monde sans combustibles fossiles… Par ailleurs, nous avons appauvri les sols. Dans la Meuse, des agriculteurs me disaient que leurs sols étaient lessivés, et que sans engrais les rendements s’effondreraient. À cela il faut ajouter les effets des canicules à répétition.

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En 2018, il y a eu une perte de 20 % de la récolte de pommes de terre en Europe. À 4 degrés de plus, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) considère que l’insécurité alimentaire sera généralisée sur la planète. Pendant ce temps, les modèles économiques continuent d’ignorer la dépendance à des ressources contingentes, et utilisent des taux d’actualisation qui font croire que les conséquences de long terme seront toujours gérables.

Quand les économistes ont posé les bases de la théorie moderne, il y a deux siècles, ils ont considéré que les ressources naturelles, non limitées dans l’environnement (c’était vrai à l’époque), n’étaient pas un facteur limitant pour la production, et donc valaient zéro dans le raisonnement.

La convention est toujours la même, et donc le dommage infligé au système climat vaut zéro. Tant qu’on essaie de justifier l’action par l’économie, on ne peut pas s’en sortir. Il ne faut pas demander à l’économie de produire une chose pour laquelle elle n’est pas outillée. La décision à prendre ne relève pas d’une rationalité économique, mais d’un choix éthique.

Tri des déchets, mobilité verte, fin du charbon, où est le nerf de la guerre ? Qu’est-ce-qui relève des « petits pas » feel good, mais sans grand impact, qu’est-ce qui changerait vraiment la donne ?

Entre ne pas prendre l’avion et ne pas acheter de bouteilles en plastique, il y a un facteur 100 à 1 000 de différence sur l’impact évité. Si on veut faire du bien aux abeilles, mieux vaut acheter bio que de planter quelques fleurs.

Il faut réduire sa mobilité, ne pas prendre l’avion, acheter la voiture la plus petite possible ou mieux encore ne pas en acheter.

Jean-Marc Jancovici

Ingénieur et spécialiste de l’énergie

Les grands gestes, qui auront un grand impact, c’est ce qu’on achète – il faut avant tout acheter le moins possible plutôt trier ses déchets après achat –, ce qu’on mange – il faut réduire sa consommation de viande rouge et la prendre de « haute qualité », et comment on se déplace – il faut réduire sa mobilité, ne pas prendre l’avion, acheter la voiture la plus petite possible ou mieux encore ne pas en acheter.

Il faut encore isoler son logement, se chauffer avec un mode décarboné (pompe à chaleur, chaudière à bois, solaire, voire chauffage électrique), et idéalement ne pas faire construire. Acheter une gourde, c’est un tout petit geste.

La décroissance est-elle défaitiste ?

Un régime n’est jamais excitant, c’est la perspective de l’après qui peut être réjouissante. Ici, « l’après » est un monde où l’on a moins peur de l’avenir et qui sera plus préservé, plus serein, plus pacifié. La seule manière de vendre ce changement aux gens, c’est de susciter l’excitation de relever un défi de façon collective.

Il ne faut pas se raconter d’histoires sur la réalité du défi, mais je crois qu’aujourd’hui, la population est prête à plus qu’on ne l’imagine, parce que l’effort a notamment pour conséquence de nous libérer partiellement de l’angoisse d’un avenir sombre face auquel nous sommes impuissants. L’action rend toujours plus optimiste.

Reste un problème d’équité. Le smicard accepte mal – et il a raison – qu’on lui demande sa part d’effort dans un monde où on engrange des millions en travaillant dans la finance.

Que répondez-vous à la jeunesse qui sèche les cours pour manifester pour la planète ?

C’est aux adultes que la jeunesse s’adresse ! Ces manifestations expriment avant tout une angoisse d’un avenir qui les attend et sur lesquels ils ont peu la main aujourd’hui. Il faut savoir l’entendre, parce que, historiquement, la révolution va souvent avec la jeunesse.

Le message aux adultes, c’est : formons correctement les jeunes au monde de demain.

Jean-Marc Jancovici

Ingénieur et spécialiste de l’énergie

J’observe une montée en puissance de la préoccupation environnementale chez les jeunes dans les cercles que je fréquente, dans un contexte d’ailleurs ambivalent : ils sont très sensibles à la question, mais rêvent de parcourir le monde en avion, sont abonnés à Netflix, et parfois ravis de manger des entrecôtes.

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Le message aux adultes, c’est : formons correctement les jeunes au monde de demain. En ce sens, Greta Thunberg a tout à fait raison, il y a un défaut d’adéquation entre le système éducatif et le défi climatique. On continue d’apprendre l’économie comme si on vivait dans un monde infini. Supprimons les cours de macro-économie !

Remplaçons-les par des cours de physique, de sciences humaines et une bonne vieille règle de trois, un antidote fort contre la connerie. Avec une règle de trois bien posée, on comprend très vite les ordres de grandeur.

Vous êtes président de la République, quelle mesure prenez-vous pour sauver le climat ?

Je renforcerais les investissements qui permettent de régler le problème, et supprimerais les autres. Avec le critère climat, le tri devient très lisible. Électrifier les autoroutes et les camions, oui ; développer les pistes cyclables, oui ; développer les bus, oui. Mais élargir les (auto) routes, en rajouter, faire de plus grands ponts, diffuser la voiture autonome (qui est un gadget de bobo de centre-ville), ou encore déployer la 5G, on verra quand le problème climat sera réglé.

Le numérique représentait 4 % des émissions mondiales en 2018 (autant que les camions), et ce poste augmente de quasiment 10 % par an. Notre rapport du Shift Project montre que 80 % de la bande passante mondiale est utilisée pour regarder des vidéos : Netflix, YouTube, du porno, ou le sourire du petit cousin.

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Déployer de la fibre optique pour que tout cela soit en encore plus haute définition n’est pas une priorité. Autre mesure : il faut déspécialiser l’agriculture, c’est-à-dire ne pas avoir, dans chaque région, quelques grandes monocultures, approvisionnant ensuite quelques grandes zones d’élevage intensif, le tout ayant besoin de camions pour fonctionner.

La solution à nos problèmes passe par une économie davantage planifiée et dirigée.

Jean-Marc Jancovici

Ingénieur et spécialiste de l’énergie

Cela demandera de multiplier les prix en sortie de ferme par trois ou quatre, nous n’aurons rien sans rien. En face, il faut évidemment des labels de qualité, et non des étiquettes vertes limitées à ce qui est facile pour le distributeur. Le système libéral actuel de libre concurrence nous prépare de graves ennuis en bien moins de 50 ans, et la solution à nos problèmes passe par une économie davantage planifiée et dirigée.

Si c’est si évident, qu’est-ce qui bloque ?

Notre cerveau reptilien d’abord. Nous restons des animaux gouvernés par nos sens, qui ne nous aident pas à appréhender des constructions intellectuelles à large échelle, des probabilités, des représentations analytiques. L’accès à la connaissance est une autre barrière.

Beaucoup de gens confondent avoir souvent entendu parler de quelque chose et avoir tout compris dans le détail. Pour accélérer la compréhension du monde, les médias ont un rôle fondamental à jouer, car la plupart des gens n’ont ni le temps ni les références pour aller chercher la bonne info « en direct ».

Or le journalisme est souvent une collection d’anecdotes, et les sciences n’y sont pas assez présentes. Pour « faire ma part », j’ai co-fondé, il y a 13 ans, une école d’hiver pour journalistes sur les questions d’énergie et de climat. Ça ne bouge pas vite ! Mais je continue, j’ai la foi du charbonnier.

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C’est un début, mais d’ici quelques années, cette croissance verte couvrira tout le mur !