100 % d’énergie verte : réaliste ou utopique ?

En pratique

100 % d’énergie verte : réaliste ou utopique ?

Atteindre la neutralité carbone en 2050 est techniquement possible, au prix d'investissements massifs. Forêts d'éoliennes, logements rénovés... Si les obstacles pour y parvenir sont nombreux, les solutions sont là.

"Nous devons nous désintoxiquer des énergies fossiles." Mardi 27 novembre 2018, à l’Élysée. Trois jours après l’acte II des « gilets jaunes », le président de la République, Emmanuel Macron, expose dans un discours ses ambitions écologiques pour la France. "Nous devons passer d’une France où 75 % de l’énergie consommée est d’origine fossile à une production et consommation totalement décarbonées d’ici 2050." 

Bilan ambigu pour le nucléaire

En France, on n’a pas de pétrole, mais on a le nucléaire. En 2018, selon le dernier bilan du Réseau de transport de l’électricité (RTE), 71,6 % de l’électricité produite venait des centrales. Est-ce une bonne chose ? Force est de constater qu’effectivement, il est difficile de faire mieux en énergie décarbonée. Une centrale française émet 6 grammes de CO2 pour produire 1 kWh, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), EDF et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). C’est mieux que l’éolien (10 g de CO2/kWh) et le solaire (32g de CO2/kWh) et beaucoup mieux que le fioul (778 g de CO2/kWh) et les centrales à charbon (1050 g de CO2/kWh).

Toutefois, ce n’est pas parce qu’il émet moins de carbone qu’il ne pollue pas. Les associations Greenpeace et la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) se sont intéressées aux mines de gisement d’uranium, exploitées par Orano (ex-Areva) au Niger. Ils ont constaté que cette activité d’extraction polluait l’air – du radon, un gaz radioactif et classé cancérigène pour l’homme est rejeté dans l’atmosphère – et l’eau en métaux lourds radioactifs et en polluants chimiques.

Il y a aussi la question des déchets nucléaires. L’industrie nucléaire française en produit 30 000 m3 par an. Ils sont traités principalement sur deux sites : celui de la Hague et celui de Marcoule. Selon l’Agence nationale des déchets radioactifs, la majorité de ces déchets ont une faible radioactivité et une vie courte. Mais 3 % d’entre eux sont très radioactifs et le resteront probablement pendant des millions d’années. Ils attendent d’être enfouis en profondeur après 2035 à Bure, dans la Meuse. L’information sur ce stockage a intérêt à être transmise aux générations futures, pour éviter une catastrophe nucléaire.

Noble intention, mais est-ce réalisable ? "Techniquement, c’est faisable. L’État, l’association française des entreprises pour l’environnement et négaWatt ont chacun établi des scénarios pour qu’en 2050, nous atteignions la neutralité carbone. Celui de négaWatt prévoit même que les énergies renouvelables couvrent 100 % de nos besoins en 2050", explique Anne Bringault, responsable de la transition énergétique au sein du Réseau Action Climat.

De 288 000 à 780 000 rénovations par an

Dans cette France de 2050 que dessine négaWatt, nous consommerons moins d’énergie. Les bâtiments, responsables de 40 % de la consommation énergétique, seront mieux isolés.

Il aura fallu pour cela rénover 780 000 logements par an. Aujourd’hui nous sommes sur une moyenne de 288 000 rénovations par an. Il faut donc sérieusement accélérer le rythme à coups de réglementation contraignante et d’aides financières pour inciter les propriétaires à engager les travaux.

Nos logements, toujours selon le scénario négaWatt, seront chauffés par la biomasse. Nous avons les ressources pour : nos forêts sont aussi étendues qu’à l’époque de Saint-Louis. Mais trois à quatre millions de propriétaires se les partagent et jusque-là, ils exploitent peu leurs parcelles. Il faut donc trouver le moyen de les inciter à le faire.

Un manque d'accompagnement dans la transition 

En 2050, nos besoins en électricité, continue négaWatt, seront couverts par 18 000 éoliennes terrestres (contre 6 500 aujourd’hui), 3 000 éoliennes off-shore (contre une aujourd’hui) et les panneaux solaires qui orneront maisons, immeubles et parkings. Très ambitieux, compte tenu de la difficulté à l’heure actuelle de mener à bien un projet d’énergie renouvelable.

Près de 70 % des autorisations délivrées font l’objet de recours devant les tribunaux administratifs.

Groupe de travail « Éolien » du ministère de la Transition écologique et solidaire.

Conclusions publiées en janvier 2018.

Si vous décidez, par exemple, d’équiper votre maison en panneaux solaires, vous prenez en charge l’installation des panneaux et les travaux de raccordement (creuser une tranchée pour faire passer les câbles, installer les coffrets électriques). Avant 2010, ERDF (rebaptisé aujourd’hui Enedis) s’en chargeait. Plus maintenant et cela a eu pour effet de « dissuader un tiers des porteurs de projets dans le photovoltaïque », estiment les experts du CLER, association pour la protection de l’environnement.

Si vous êtes un industriel spécialisé dans l’éolien, il faut déjà trouver un site. Outre le classement au titre du patrimoine national, près de la moitié (47 %) du territoire est aujourd’hui interdit pour des raisons militaires (zones d’entraînements aériens ou de protection des radars). Puis il faut remporter le marché, « les procédures d’attribution prennent d’un à cinq ans », précise le CLER. Ensuite, il faut attendre que les recours déposés par les particuliers et associations comme la Fédération environnement durable (FED) soient épuisés. « Près de 70 % des autorisations délivrées font l’objet de recours devant les tribunaux administratifs », estime dans ses conclusions publiées en janvier 2018, le groupe de travail « Éolien » du ministère de la Transition écologique et solidaire.

Énergie verte, matériaux bruns

Et même si on simplifiait les procédures, il n’est pas certain qu’en 2050, nous ayons les ressources nécessaires pour faire du renouvelable. « Pour construire les panneaux, les turbines éolienne ou hydraulique, autrement dit tous ces éléments qui transforment le vent, l’eau, les rayons du soleil en électricité, il faut des “métaux rares”. En l’état actuel des connaissances, le monde a des réserves pour 15 ans, principalement situées en Chine », pointe Antoine Le Solleuz, le directeur des études de l’école des Mines à Nancy. Plusieurs pays, comme le Luxembourg, la Russie ou la Chine, et des industriels comme l’Asteroid Mining Corporation ou Planetary Resources, ambitionnent d’aller chercher ces métaux sur la Lune et les astéroïdes. Bref le « 100 % énergies renouvelables » en 2050, c’est peut-être faisable, mais ce n’est pas gagné.

Le double jeu du bio

Voitures et camions émettent chaque année 130 millions de tonnes de gaz à effet de serre, nous apprend le Centre Interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (CITEPA). Ce sont les plus gros pollueurs d’air. De quoi donner envie de troquer son vieux diesel pour une auto carburant à l’huile de palme. Mais pas sûr que la planète y gagne tellement. Les « biocarburants » font en réalité plus de mal que de bien. L’étude Globium de 2016 de la Commission européenne est même arrivée à la conclusion que les « agrocarburants » ont un bilan CO2 50 % plus néfaste que les carburants fossiles.

Bio et néfaste, comment est-ce possible ? Les biocarburants sont fabriqués à partir de colza, de sucre, de palmiers, ou de betterave. Il faut des terres pour ces champs agricoles. Or ces terres, on les trouve en rasant des forêts. La troisième plus grande forêt tropicale du monde, en Indonésie, a ainsi été décimée de moitié ces quelques dernières années. Or, ces arbres dans les forêts absorbent le CO2. Selon l’office national des forêts, « un arbre de 5 m3 peut absorber l’équivalent de cinq tonnes de CO2. Ce qui correspond aux émissions de cinq vols aller-retour entre Paris et New York ». Donc en les rasant, on s’ampute d’un puits de carbone. En revanche, on continue à polluer. Le biocarburant n’est pas utilisé pur, il est incorporé aux carburants d’origine fossile à hauteur de 7 à 8 %.

Pour aller plus loin

  • Scénario négaWatt 2017-2050, janvier 2017
  • Scénario de l’État, Direction générale de l’énergie et du climat, mars 2019
  • Scénario ZEN 2050 des « entreprises pour l’environnement », mai 2019