"Adieu ma honte" : Moi, Ouissem Belgacem, footballeur et gay 

En pratique

"Adieu ma honte" : Moi, Ouissem Belgacem, footballeur et gay 

Elle l’a habité depuis la banlieue d’Aix, elle l’a poursuivi dans les vestiaires du football, dans les réunions de famille et les salles de réunion du CAC40. Aujourd’hui, l’ex-footballeur pro, auteur et chef d’entreprise, s’en débarrasse dans un livre : Adieu ma honte.

« Jusqu’à mes 19 ans je n’ai jamais entendu un mot positif sur l’homosexualité », confie Ouissem Belgacem depuis son bureau parisien. Fils d’immigrés tunisiens, issu d’un quartier populaire d’Aix-en-Provence, le trentenaire est parvenu à faire ses preuves dans le sport de haut niveau comme dans le monde de l’entreprise.

Mais son combat le plus éprouvant, il l’a mené contre son homosexualité, vécue comme un fardeau et longtemps tenue secrète.

Le football, puissant ascenseur social

Petit, Ouissem Belgacem n’a besoin que d’un ballon et de « deux T-shirts pour faire une cage de foot et jouer à son sport préféré. Pas comme au tennis où il faut une raquette à 250 balles », plaisante-t-il. Unique fils d’une fratrie de cinq enfants, il est issu d’un milieu modeste.

La mort de son père, alors qu’il n’a que huit ans, n’arrange rien. Dès lors considéré comme l’homme de la famille, il réalise l’opportunité que lui offre le ballon rond. « J’étais conscient de l’ascenseur social que peut représenter le football », confirme-t-il.

Après quelques années en club, trois centres de formation lui ouvrent leurs portes. Il opte pour celui du TFC, à Toulouse, l’un des meilleurs de France.

Du haut de ses 14 ans, Ouissem Belgacem empoche son tout premier salaire. Il peut « enfin » aider sa mère financièrement.

Plus de droit à l’erreur. Ici, les entraîneurs ne se focalisent que sur les meilleurs joueurs. « C’est un business, décrypte-t-il. Ils doivent se concentrer sur les quelques-uns qui vont devenir pros parce que ce sont eux qui, lors de leur revente, remboursent la formation de l’ensemble de leur génération ».

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Sous pression, l’Aixois vit cette période charnière avec un poids supplémentaire, le secret qu’il tente d’étouffer. Pas question pour lui de révéler son orientation sexuelle à qui que ce soit.

Un footballeur c'est avant tout un actif économique. Celui qui fait son coming out perd automatiquement de la valeur sur le marché.
Ouissem Belgacem

Élevé dans la tradition musulmane, issu d’une cité où l’homophobie est la règle, il cherche à refouler sa nature. « J’ai prié pendant des années, le soir dans mon lit, se remémore-t-il. Je récitais la profession de foi et je disais : “Mon Dieu s’il vous plaît, faites que tout ça soit un cauchemar et que je me réveille hétéro…” Mais chaque matin, tu te lèves et le cauchemar redémarre. »

Il le sait, la moindre erreur peut lui coûter cher. « Un footballeur c’est avant tout un actif économique, dit-il. Celui qui fait son coming out va automatiquement perdre de la valeur sur le marché. »

Alors le jeune espoir déploie des trésors d’ingéniosité pour ne pas être démasqué : petites amies alibis, participation à une brigade anti-gay… Des années plus tard, l’un de ses mentors au club glissera au sujet de son secret : « Tu as bien fait de ne pas le dire, on n’aurait pas pu te garder. »

Ma blessure, ma couverture

Passé par la Coupe d’Afrique des nations dans l’équipe de Tunisie, le défenseur, désormais âgé de 19 ans sait son avenir tout tracé en Europe. À la surprise générale, il met le cap sur les États-Unis.

« Je voulais partir loin de tout, avoue-t-il. Je pensais naïvement que cela allait être plus ouvert là-bas. » Sur place, la réalité le rattrape.

À l’homophobie des vestiaires vient s’ajouter l’islamophobie. L’aventure prend fin prématurément. À seulement 20 ans, le Français annonce sa retraite sportive. Officiellement, deux fractures successives du métatarse ont provoqué des séquelles irréversibles.

En réalité, il comprend que « homosexuel et footballeur, ce n’est pas compatible. Je devais faire un choix entre ma carrière professionnelle et mon épanouissement personnel », explique-t-il.

Comme lui, combien ont tiré un trait sur leur carrière à cause de leur orientation sexuelle ? « Peut-être que le prochain Lionel Messi était français et gay, mais on ne le saura jamais », regrette-t-il en riant.

Peut-être que le prochain Lionel Messi était français et gay, mais on ne le saura jamais 
Ouissem Belgacem

Le jeune retraité tente une reconversion à Londres. Une licence et un master plus tard, il décroche une place chez un géant français de l’énergie. Une transition exemplaire.

À la même période, le Londonien d’adoption s’émancipe et commence à fréquenter le milieu gay. De plus en plus à l’aise dans sa peau, il réconcilie sa foi et sa sexualité, puis trouve le courage de faire son coming out au sein d’un cercle restreint de proches.

Il fonde en parallèle sa propre entreprise, OnTrack, dont le but est de préparer les sportifs de haut niveau à leur reconversion professionnelle.

Aujourd’hui, l’ex-footballeur s’apprête à publier un livre dans lequel sa parole se libère enfin, Adieu ma honte. La parution ne sera sûrement pas sans conséquences. « Le football est un petit monde, note-t-il. Je sais très bien que des portes vont se fermer. Certains ne voudront plus travailler avec moi. » Peu importe.

Après les « années de mensonge » qui ont manqué de le « détruire de l’intérieur », Ouissem Belgacem est sûr d’une chose : « Je ne jouerai plus jamais à l’hétéro. »

Pour aller plus loin

Adieu ma Honte. En finir avec l’homophobie dans le football, Ouissem Belgacem avec Éléonore Gurrey, Fayard, mai 2021