Aides aux entreprises : choc des méthodes entre anglo-saxons et européens

En pratique

Aides aux entreprises : choc des méthodes entre anglo-saxons et européens

Les pays d’Europe continentale veulent sauver les emplois et éviter les faillites d’entreprises alors que les pays anglo-saxons prônent une vision plus libérale en laissant le marché s’ajuster. 

En France, la crise du Covid pourrait conduire à une hausse de 80 % des défaillances d’entreprises d’ici à janvier 2021, d’après l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

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Pour l’Europe, le constat est tout aussi alarmant. D’après l’agence de notation Standard & Poor’s, il faut s’attendre à un taux de défaut de 8,5 % pour les entreprises européennes d’ici juin 2021.

Ces chiffres record peuvent expliquer pourquoi “l’objectif des politiques en Europe est d’éviter les faillites et de maintenir l’emploi”, souligne Christine Erhel, directrice du Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

En réponse à la crise, les pays de l’UE ont presque tous eu recours à des dispositifs similaires pour soutenir les entreprises. Les mêmes qu’avant le Covid, mais avec plus d’intensité.

Partout en Europe, on a observé des reports ou des annulations de charges pour les entreprises ; des garanties de prêts ; une simplification administrative et des subventions. Les pays ont aussi largement utilisé “des dispositifs de maintien de l’emploi, comme le chômage partiel”, ajoute Alexander Hijzen, économiste à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

En France, ce sont près de 13 millions de personnes qui se sont retrouvées au chômage partiel au mois de juin. Une ampleur inédite pour ce dispositif qui existait déjà, mais qui n’avait jamais été utilisé à cette échelle.

L’avance allemande

“En Allemagne, le recours au chômage partiel est très courant. Le dispositif a d’ailleurs fait ses preuves en 2008 en limitant vraiment l’impact sur le marché du travail. Tous les pays d’Europe se sont beaucoup inspirés de l’exemple allemand”, explique Céline Antonin, économiste à l’OFCE.

L’Allemagne se distingue encore par l’ampleur de sa réaction : un plan de 1 000 milliards d’euros a été mis en place en mars, qui prévoit des aides aux entreprises et des prêts garantis. Une baisse de la TVA (de 19 à 16 %) a été décidée jusqu’au 31 décembre 2020. Et Berlin a autorisé les entreprises en difficulté à retarder leur dépôt de bilan jusqu’à la fin de l’année.

“L’Allemagne peut se permettre de réagir aussi fortement, ils ont plus de marge de manœuvre budgétaire, ajoute l’économiste. Il n’empêche que “la philosophie des pays d’Europe continentale est assez proche”.

Les réactions face à la crise du Covid n’ont donc rien d’étonnant puisque, traditionnellement “ces pays interviennent avec beaucoup de leviers”, rappelle Christine Erhel.

“En France, on peut citer le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), le pacte de responsabilité, les baisses de charges ou encore des aides spécifiques aux TPE pendant la crise de 2008. Des aides similaires existent en Belgique. Et en Allemagne, l’essentiel des interventions passe par les aides au financement.”

Quand c’est le marché qui tranche

Du côté des pays anglo-saxons, en revanche, la vision n’est pas du tout la même. Aux États-Unis, “on laisse le marché s’ajuster, les emplois se détruire, les entreprises faire faillite. Ensuite, on soutient les nouvelles activités qui se créent”, énumère Christine Erhel.

Il n’est donc pas question de chômage partiel de l’autre côté de l’Atlantique. Et cela se traduit en chiffres : en avril 2020, le taux de chômage atteignait 14,7 % aux États-Unis, avant de redescendre à 6,9 % au mois d’octobre. “L’économie redémarre rapidement”, poursuit la professeure d’économie.

De la même façon, au Royaume-Uni, on préfère ajuster la main-d’œuvre en période de crise et la faire repartir en période faste. Cette année, le pays a tout de même eu recours à une forme de chômage partiel (job retention scheme), mais les Britanniques ne sont pas vraiment coutumiers des politiques de soutien aux entreprises.

“C’est un modèle libéral où il n’y a quasiment pas de politique de subventions et de baisse d’impôts. L’État est vu comme celui qui doit garantir les conditions de la concurrence”, explique l’économiste du CEET.

“Le pays a une flexibilité à l’entrée sur le marché du travail, comme à la sortie", complète encore Céline Antonin. "Dans une perspective de rotation de la main-d’œuvre, ils sont moins attachés au maintien des personnes en emploi. Il y a plus de licenciements en moyenne, mais le délai pour retrouver un emploi est plus court.”

Au nord, on forme

Au Danemark aussi, licenciements et embauches sont simplifiés pour les entreprises. En contrepartie, les salariés bénéficient d’allocations-chômage élevées et d’avantages sociaux importants. Un modèle entre flexibilité et sécurité (“flexisécurité”) qui a souvent été cité, notamment par Emmanuel Macron.

Il ne faut toutefois pas oublier que Copenhague, et globalement “les pays du nord de l’Europe, s’inscrivent dans une tradition où systématiquement, lors des périodes de difficultés économiques, et de restructuration économique, on accompagne les mesures par de la formation, indique Christine Erhel. Ce qui n’est pas le cas en France, où les périodes difficiles ne sont pas assez mises à profit pour se former.

Les pièges de l’aide

Mais pour voir émerger d’importantes divergences entre les politiques menées en Europe, il faudra sans doute attendre la fin de cette crise. La question étant de voir quand et comment les pays vont réduire leurs dispositifs d’aide aux entreprises.

Le risque est le même partout, prévient Céline Antonin : “Si on maintient sous perfusion des entreprises qui étaient déjà en difficulté avant le Covid, on retarde leur restructuration et il faut s’attendre à des faillites en série une fois que la crise sera passée.”