Aides à domicile : utilité sociale maximale, rémunération minimale

En pratique

Aides à domicile : utilité sociale maximale, rémunération minimale

Auxiliaire de vie, assistante maternelle, animatrice périscolaire. La crise du Covid a mis en lumière ces emplois invisibles et pourtant essentiels. Exercés majoritairement par des femmes, souvent à temps partiel, ils sont très mal rémunérés. Comment expliquer cette situation ? Comment la corriger ?

Il est 7h45. Suzanne file au volant de sa voiture, sur les routes de montagne de l’Ain. Aujourd’hui, elle va parcourir une soixantaine de kilomètres. Depuis 12 ans, les journées de cette aide à domicile sont chronométrées : ménage, courses, repas, toilette, lever ou coucher de ses bénéficiaires, qui n’ont parfois que sa fugace visite pour tout lien social.

Cette brune joviale de 51 ans intervient chez 18 personnes âgées, au rythme de six à huit par jour. Depuis quelques mois, la cadence s’est accélérée. « Comme à l’usine. Ça me fait mal au cœur », soupire Suzanne.

Ce jeudi de novembre, elle entame son marathon chez Pierre. Elle y reste 30 minutes et file chez Colette. À 11h30, elle fait déjeuner Mauricette en une demi-heure. Entre 13h30 et 15h30, c’est ménage dans une famille, avant de retrouver Marcel, à 16 h. Retour chez Mauricette, à 17 h, « pour la faire manger et la coucher ». Simone, c’est à 18 h, puis Gabriel, à 19 h.

Sans formation, « passionnée de contact humain », l’aide à domicile a « tout appris sur le tas ». Elle voit « beaucoup de solitude, de misère et de tristesse », mais continue « par vocation, pas pour l’argent ». On la croit sur parole. Employée par une association, elle gagne 980 euros net par mois, pour 30 heures par semaine. Un salaire qui complète celui de son mari, ouvrier dans le bâtiment.

Le "care" : 1,2 million de salariés

Auxiliaires de vie, aides à domicile, aides-soignantes, assistantes maternelles… Tous ces métiers du service à la personne relèvent du « care » : donner de l’attention, faire preuve de sollicitude, faciliter la vie d’autrui. Du berceau à la tombe.

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Selon la Fédération du service aux particuliers, le secteur génère un chiffre d’affaires déclaré de 20,3 milliards d’euros par an, soit 1,3 point de PIB, auquel s’ajoutent sans doute 20 milliards de « care au noir ». Il emploie 1,2 million de salariés, plus de 5 % de l’emploi en France. La crise du Covid a révélé combien cette armée de l’ombre est essentielle et à quel point elle est mal payée.

En Chiffres

20 milliards d'euros

Chiffre d'affaires déclaré du secteur du service à la personne en France

Dans sa note d’analyse « Les métiers au temps du corona », publiée en avril, France Stratégie relève que le salaire médian de ces « premiers de corvée » est inférieur à celui de l’ensemble des salariés à temps complet (1 800 euros net par mois).

Les métiers du « care » sont peu ou prou rémunérés au Smic horaire. Mais flexibilité et horaires décalés étant de rigueur, le temps partiel y est généralisé. Les salaires mensuels moyens, entre 600 et 900 euros, sont ainsi souvent complétés par le RSA activité.

L’impossible productivité

Dans un contexte de polarisation du marché du travail, certains économistes pointent les caractéristiques de ces emplois pour expliquer ces maigres salaires : faible qualification et faible productivité. « Comme ces métiers sont impossibles à automatiser et a fortiori à robotiser, à la différence de l’industrie, leur productivité, et donc les salaires associés, ne peuvent pas augmenter, c’est mécanique », décrypte Bruno Palier, directeur de recherche du CNRS à Sciences Po.

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Autre raison avancée, « c’est l’un des secteurs les plus concurrentiels, avec en plus des marges faibles », explique Guillaume Richard, PDG fondateur de OuiCare.

Leader français des services à la personne, OuiCare, c’est 18 000 salariés, 520 agences – la moitié en franchise –, 300 millions de chiffres d’affaires en 2019, dont 84 % de masse salariale. Guillaume Richard a fait ses comptes. Grâce aux crédits d’impôt de 50 %, une heure de ménage revient à 12,50 euros pour le particulier.

À comparer avec « les 10 euros en moyenne » versés pour le même emploi en travail au noir, son « plus gros concurrent. Si j’augmente le salaire horaire, je dois aussi augmenter les prix de mes prestations, mais les gens ne sont pas prêts à payer plus. Immédiatement, le travail au noir s’engouffrera dans la brèche. » Voilà l’angoisse des gouvernements depuis des décennies.

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Travail domestique non payé : un tiers du PIB

Chômage de masse, désindustrialisation, féminisation du marché du travail et population vieillissante. Depuis 1990, les services à la personne apparaissent comme la solution miracle pour créer de l’emploi en France. La puissance publique fait donc émerger sur le marché du travail des compétences depuis toujours cantonnées à la sphère privée et informelle.

Pour qu’ils soient consommés massivement, les gouvernements successifs ont réduit leur coût grâce à d’importantes subventions publiques, réductions de cotisations sociales et avantages fiscaux.

En parallèle, le secteur, monopolisé par les associations, est ouvert à la concurrence d’entreprises privées dès 2005. « Le secteur prospère sur les inégalités sociales », analyse François-Xavier Devetter, maître de conférences en économie à l’Université de Lille. « Ces services découlent d’écarts de revenus. Si les riches ne le sont pas assez pour se les payer, on les subventionne, quitte à subventionner de la même manière des services de confort comme le ménage et des services de nécessité comme l’aide aux personnes âgées ».

Selon ce spécialiste, les politiques publiques ont eu pour résultat de brider la qualification de ces emplois, pour éviter que leur coût budgétaire ne dérape.

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Depuis des temps immémoriaux, parce qu’elles donnaient la vie, les femmes ont pris en charge, bénévolement, l’éducation des enfants, le soin des personnes âgées et des malades, la vie de famille et le ménage.

Grâce à leurs compétences dites « ménagères », elles sont devenues nourrices, employées de maison ou couturières. Aujourd’hui, les mères de famille et les immigrées fournissent des bataillons entiers de travailleuses du "care" : 99,5 % des assistantes maternelles, 97 % des aides à domicile, 91 % des aides-soignants, 87 % des infirmiers et 76 % des agents d’entretien sont des femmes. 

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À la maison, celles-ci assument toujours 72 % des tâches ménagères. À noter que, même invisible pour l’économie, l’activité au sein du foyer n’est pas sans valeur… économique. D’après l’Insee, si ce travail domestique était payé au Smic, la France y aurait consacré 60 milliards d’heures en 2010, soit un tiers du PIB.

Le flou des diplômes

Sandra Laugier, professeure de philosophie à l’Université Paris I et auteure de La Société des vulnérables (Tracts, Gallimard, 2020), décrypte le mécanisme d’émergence de ces métiers dans la sphère formelle : « Les tâches domestiques, familiales et de soin ont longtemps été réalisées gratuitement. Passer au statut de travail rémunéré n’a pas été facile, mais il a été aisé de nier les savoir-faire mobilisés, les qualifications nécessaires, ainsi que la pénibilité physique et psychique subie. »

Une assistante maternelle ou une auxiliaire de vie n’ont, par exemple, pas besoin de diplôme pour exercer. Le premier diplôme d’État d’aide à domicile date de 2002, sans être obligatoire. Selon François-Xavier Devetter, « cette professionnalisation est ambivalente car la reconnaissance des qualifications doit concilier deux objectifs politiques : développer des emplois qualifiés dans les services à la personne, mais aussi contenir leur coût pour l’État. Et un diplôme, cela peut signifier une meilleure rémunération. »

Enfin, un dernier mécanisme est à l’œuvre. Dans les services à la personne, les manifestations sont rares. Pas de routes bloquées, de pneus brûlés, de purin versé devant des préfectures.

L’action et les revendications collectives sont rendues difficiles par la solitude du métier, la grande variabilité des employeurs (particuliers, associations, entreprises privées), des statuts (particulier-employeur, mandataire ou prestataire) et enfin, des conventions collectives. Le système de franchises, de plus en plus développé, et l’éclatement en associations finissent, eux, de contourner les seuils de représentation syndicale.

 Il faut reconsidérer la façon dont nous évaluons la valeur du travail, moins à l’aune du salaire et de la productivité individuelle, mais plutôt à celle de ses qualités intrinsèques et de son utilité sociale. 
Bruno Bonnel,

Député En Marche et auteur d'un rapport d'information sur le sujet qu'il a présenté en juin 2020.

La valeur de l’utilité sociale

Comment revaloriser ces professions ? Il faudrait d’abord revoir leur classification pour mieux les professionnaliser. Bruno Bonnell, député de la majorité, plaide pour cette « restructuration » du secteur et une gestion par « des entreprises à missions de service public ».

En juin dernier, il a rendu les conclusions d’une mission d’information sur ces métiers du lien : « Il faut reconsidérer la façon dont nous évaluons la valeur du travail, moins à l’aune du salaire et de la productivité individuelle, mais plutôt à celle de ses qualités intrinsèques et de son utilité sociale. »

Peut-on qualifier de « non productifs » ces métiers, interroge encore Bruno Palier, à Science Po ? « Il est certes difficile de quantifier leur productivité économique, mais ces emplois d’investissement social participent à la productivité globale de l’économie, car la productivité des uns est en partie liée aux services rendus par les autres. »

Une vocation, malgré tout

Côté privé, Alenvi, entreprise créée en 2016, a trouvé une autre astuce. Les 80 auxiliaires de vie établissent elles-mêmes leurs plannings. Pas de coordinateurs ni d’agences. Les économies réalisées servent à mieux rémunérer les salariées et à leur proposer des CDI à temps plein. « On a 20 % de marge brute, contre 30 % dans le secteur, car on donne 10 % aux filles qui en font plus », décrit Clément Saint-Olive, l’un des fondateurs.