Des plateformes gratuites proposent de vous transformer en traders, qu'importe votre capital de départ. Une démocratisation qui bouscule les marchés financiers, mais le faible coût ne se fait pas sans quelques inconvénients.

Prendre l’argent des riches pour rendre aux pauvres ? C’était l’idée derrière le nom Robinhood (Robin des bois, le légendaire justicier), une application de trading en ligne créée en 2013 avec une promesse  : « démocratiser la finance pour tous ».

Les fondateurs, maintenant milliardaires, disaient vouloir en finir avec une injustice: les traders de Wall Street ne payent rien pour jouer en bourse. Or, les Américains payent des frais de commission élevés à chaque transaction.

En Chiffres

13 millions 

d'utilisateurs de l'application de trading Robinhood, fin 2020.

Leur réponse : créer une appli gratuite, intuitive, qui permet de vendre et d'acheter des actions. Tout se passe sur téléphone avec un design de jeu vidéo. Chacun peut s’improviser trader, sans formation ni montant minimum à investir. Et ça marche.

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Trader

Négociant de titres boursiers qui achète et vend à très court terme pour créer un profit. Il spécule et gère le risque sur quelques minutes ou quelques semaines

Fin 2020, on comptait 13 millions d’utilisateurs, avec une moyenne d’âge de 32 ans. Et c'était avant la sulfureuse affaire GameStop ! Fin janvier, l'application a été le théâtre d'un bras de fer financier entre d'un côté, des particuliers d’un forum sur la pleteforme Reddit, et de l'autre...Wall Street.

Les apprentis traders ont investi massivement dans des sociétés sur lesquelles de grands fonds pariaient à la baisse. 

À lire, notre nouvelle série : Traders contre geeks, la guerre de Wall Street

Ayant perdu des milliards, certaines firmes ont fini par abandonner. Alors que les cours, dopés par ces acheteurs débutants,  explosent, l’application Robinhood décide de bloquer les achats. Stupeur des internautes qui l’accusent d’avoir cédé aux pressions de Wall Street. L'affaire bascule, la réputation de Robinhood s'effondre.

"En s’intéressant à ces applis, on s’éduque à la finance". 
Estelle Brack,

Economiste et fondatrice du cabinet de conseil en stratégie KiraliT.

La fin du monopole

Habituellement pour ceux qui veulent investir, le marché boursier n’est pas libre d’accès. Les intermédiaires, appelés courtiers, imposent leurs conditions, par exemple  un minimim d'investissement de départ et des frais de commission. En échange, ils fournissent à leurs clients services et analyses.

« Jusqu’à présent, les grandes banques jouissaient d'un monopole sur les marchés. Désormais, le particulier se met à la place de l’expert, l’expertise en moins » résume Estelle Brack, économiste et fondatrice du cabinet de conseil en stratégie KiraliT. « On sort de l’idée que les gens ne seraient pas assez éclairés pour faire des choix par eux-même. Toute l’information est sur internet. En s’intéressant à ces applis, ils s’éduquent à la finance».

C’est pour partager cette culture financière avec d’autres Français que Cédric Jouinot a créé le groupe WallStreetBets France sur Facebook et Discord : « aujourd’hui, nous voyons émerger un nouvel acteur financier : c'est une intelligence collective capable de rivaliser avec les plus grands Hedge Funds ».

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Hedge Funds 

Fonds d'investissement non indexé sur la bourse. Ils cherchent une forte rentabilité en investissant massivement dans des entreprises pour faire croître leurs capitaux. Aussi appelée "gestion alternative", ces fonds sont déconnectés des indices de la bourse. Ils spéculent pour gagner de l'argent sur les hausses comme sur les baisses du marché. 

Cet ancien gérant de fonds s’est réorienté vers le conseil après la crise de 2008. « Trop de personnes ont perdu leur épargne à cause des dérives des marchés. Hors de question que je continue à être complice. »

En France, plus de 400 000 nouveaux investisseurs se sont lancés en Bourse en 2020. Un Français sur quatre a vu son épargne augmenter, tout comme son temps libre, pendant le premier confinement.

L’effondrement des marchés, puis le soutien des banques centrales aux entreprises, a créé un effet d’aubaine et poussé certains à investir. Quinze milliards d’euros de titres ont été achetés en six mois, contre 1,5 milliard sur la même période en 2019. 

Trader au quotidien ou investir à long terme ?

Si Robinhood n’est pas ouvert aux marchés européens, il existe d’autres courtiers en ligne un peu similaires proposant soit du trading au jour le jour, soit des investissements à plus long terme. Ils ne se financent pas de la même façon et offrent des services différents.

On peut citer la banque en ligne Revolut, la plateforme à bas coût deGiro, eToro, ou Trade Republic qui s’est lancée en France début 2021. Chez eToro, des frais sont à prévoir pour les retraits, pour convertir les devises en dollars ou encore en cas de longue période d’inactivité.

La plateforme propose des webinaires pour les débutants, ainsi qu’un compte en argent virtuel pour tester sa stratégie avant de se lancer. Leur fonction « Copy trading » permet aussi de reproduire automatiquement les transactions d’investisseurs plus performants. 

Christian Hecker, cofondateur de Trade Republic, propose « une plateforme de gestion de patrimoine à plus long terme, pas une plateforme de gaming. » Toutes les transactions sont facturées 1 €, mais sans autre frais à prévoir. « En Allemagne, près de la moitié de nos utilisateurs ont moins de 30 ans et investissent pour la première fois en Bourse. » Supervisés par la Bundesbank, les fonds déposés sont garantis jusqu’à 100 000 € en cas de faillite.

Soyez prêt(e) à perdre de l'argent

Quant à Robinhood, la plateforme est poursuivie en justice pour avoir caché l’origine de plus de la moitié de ses revenus. En effet, elle n’envoie pas directement les demandes des clients en bourse, elle passe par des intermédiaires qui sont des traders haute fréquence.

Sur la première moitié de 2020, ces traders de Wall Street ont versé à Robinhood 271 millions de dollars pour avoir accès à ces flux d’ordres. Ils se rémunèrent sur un « spread », c'est-à-dire l’écart entre le prix donné à l’achat et celui validé lors de la vente des demandes qu’ils gèrent.

Le type de transaction le plus avantageux pour ces firmes ? Le trading d’options, encouragé par l'appli mais plus risqué pour l’acheteur que les actions. 

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Action

Part de capital d’une entreprise cotée, dont le prix varie avec l’offre et la demande et permet aux investisseurs de toucher une part du bénéfice

« Quand vous négociez une option, vous déclarez acheter un titre à un prix fixe dans le futur. Le risque est grand : vous n’avez aucune idée de ce que sera sa valeur, vous spéculez, un peu comme au casino » souligne Estelle Brack. « En finance, plus c’est risqué, plus ça peut être rentable. »

Mais en Europe, la revente d’ordres à des intermédiaires n’est pas possible . La pratique est encadrée, pour empêcher tout conflits d’intérêts entre les clients et les courtiers. La vente à découvert est aussi moins populaire.

Selon l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), les Européens sont aussi plus frileux face aux options, préférant des investissements plus sûrs. Cédric Jouinot conseille aux nouveaux investisseurs de sélectionner leurs investissements selon leurs convictions, de diversifier et de ne jamais se précipiter.

Et puis n'oubliez pas, mieux vaut y mettre de l’argent qu’on est capable de perdre.