"Au Nom de la terre" : L'histoire d'un agriculteur, de la dette à la mort

En pratique

"Au Nom de la terre" : L'histoire d'un agriculteur, de la dette à la mort

Dans Au nom de la terre, inspiré d'une histoire vraie, Guillaume Canet incarne un agriculteur surendetté, poussé à bout par un système économique agricole défaillant. Décryptage économique de ce film, véritable phénomène au moment de sa sortie dans les salles de cinémas de la "France périphérique".

Chaque mois, Pour l’Éco passe son dossier au crible de la pop culture. Ici, le film Au nom de la terre.

« Avec ce crédit de 1 300 000 francs, vous voilà propriétaire de la ferme de votre père. » « Tu vas te remettre un crédit sur le dos ? » Au Nom de la terre est un morceau d’histoire économique agricole : entreprendre, investir, s’assurer. Mais avant tout, c’est une histoire de dettes.

Quand Pierre Jarjeau, éleveur d’une cinquantaine d’années, demande à sa femme si elle a « commandé le lait en poudre pour les chevreaux », celle qui remplit aussi le rôle de comptable de l’exploitation est obligée de répondre : « Non, il n’y a plus de trésorerie. » S’ensuit alors un rendez-vous à la banque pour négocier un nouveau prêt. « Pas grand-chose, de quoi passer l’hiver », tente de rassurer le couple. 

La folie des grandeurs

Devant la moue du banquier et conscient de la précarité de sa situation, l’agriculteur se lance dans une fuite en avant pour obtenir à tout prix un nouveau crédit. Aux chevreaux s’ajouteront des poulets, par dizaines de milliers. Le visage du banquier s’éclaire enfin : « Mais cela change tout, Monsieur Jarjeau. »

C’est le symbole d’une époque où tout le système agricole voit son salut dans la surenchère permanente. La « folie » de Jarjeau est encouragée par le représentant de la coopérative agricole, qui collecte et vend la production de l’exploitation. « Vous aurez un bâtiment neuf de 1 000 mètres carrés, tout automatisé, 20 000 poulets, et on assure les débouchés commerciaux. » « Oui, mais c’est un nouveau crédit de 300 000 francs… », hésite l’agriculteur, déjà acculé par d’autres emprunts, mais prêt à suivre son avis.

Sa femme se méfie. Elle lui rappelle que ce n’est pas la coopérative qui prend le risque financier, mais bien eux. « C’est ça ou on perd tout ce qu’on a investi depuis 15 ans, rétorque le chef d’exploitation. Regarde Rolland, il vient de construire deux bâtiments pour ses veaux. J’ai pas envie d’être le dernier. »

Les poulets arrivent. Mais les machines dernière génération ne fonctionnent pas aussi bien que promis. « Mais comment ça, vous ne pouvez pas venir réparer ? s’énerve au téléphone l’éleveur. Mes poulets s’en foutent que ce soit le week-end. » Il se retrouve obligé à verser la nourriture à la main dans l’immense hangar. Harassé, il est retrouvé inconscient au milieu des volailles. C’est la première alerte physique.

Tyrannie des traites

Le médecin diagnostique une fatigue intense, mais il est renvoyé sans ménagement par l’éleveur. Il faut bien reprendre le travail s’il veut rembourser les traites. Un incendie accidentel du hangar aux chevreaux achève de le démoraliser. Commence alors une longue descente aux enfers vers la dépression, puis l’irréparable. Il avale des litres de pesticides.

Mettre fin à ses jours est malheureusement courant dans le monde paysan. Selon la Mutualité sociale agricole (2015), au moins un agriculteur se suicide chaque jour.

Coulisses

Au nom de la terre raconte l’histoire tragique du père du réalisateur, Édouard Bergeon. Succès au box-office, il a dépassé les deux millions d’entrées en France, dont une proportion importante en zone rurale et dans les villes moyennes, mais moindre à Paris.