Biodynamie : de la "magie" agricole qui renie la science

En pratique

Biodynamie : de la "magie" agricole qui renie la science

Dans l’Oise, la ferme Sainte-Beuve a fait sa conversion à l’agriculture biologique il y a 40 ans. Pour son patron, il faudrait aller encore plus loin et mettre en place les idées ésotériques de Rudolf Steiner.

C’est un plateau lumineux, au nord-ouest de Beauvais, à la lisière entre Picardie et Normandie. La ferme Sainte-Beuve occupe une centaine d’hectares à son extrémité, ses terres bien concentrées autour des bâtiments d’exploitation.

Il y a 40 ans déjà qu’elle a commencé à produire du blé bio. À l’époque, le label Agriculture biologique (AB) n’existait même pas. Aujourd’hui, elle emploie trois salariés en plus de son patron et la farine qu’elle moud dans son propre moulin se trouve sur les rayons d’une cinquantaine de magasins Biocoop, Natureo ou La Vie Claire à 100 kilomètres à la ronde.

« J’ai menti à ma banque pendant 10 ou 15 ans. Je ne pouvais pas dire que je faisais du bio, il n’y avait pas de débouchés », se remémore avec un sourire Philippe Sainte-Beuve, le propriétaire. 

Aujourd’hui âgé de 69 ans, il hérite au début des années 80 de cette exploitation qui appartenait à ses parents, de riches céréaliers établis près de Compiègne. 

Déjà au clair sur son projet, il abandonne progressivement les pesticides et les engrais chimiques sur l’ensemble de la surface cultivable. « Avec les rendements plus faibles du bio, ce n’était pas rentable. Nous étions découragés, ma femme et moi. Tout a changé après la crise de la vache folle, en 1996. Les gens se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient plus manger n’importe quoi. »

Eco-mot : Vache folle

En 1996, le Royaume-Uni reconnaît que l’Encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), la maladie dite de la « vache folle » qui ravage son cheptel bovin en s’attaquant au cerveau des animaux, peut être mortelle pour l’homme en cas de consommation de viande contaminée. En cause, l’alimentation des troupeaux. Par souci d’économie, les farines de nutriments sont faites à partir de protéines animales mal stérilisées. C’est le début d’une longue crise de confiance pour l’industrie agro-alimentaire européenne.

La ferme Sainte-Beuve a une particularité. Son dirigeant a tourné le dos au modèle d’agriculture que pratiquaient ses parents après avoir découvert les idées de Rudolf Steiner (1861-1925), un philosophe autrichien à l’origine d’un courant de pensée mystique, l’anthroposophie. 

Biodynamie et mysticisme

À partir de fermes conçues comme des organismes vivants, Steiner propose de fonder une nouvelle société en harmonie avec le cosmos. Tous les travaux agricoles doivent se faire en fonction des astres. Selon Steiner, la ferme doit être « biodynamique », c’est-à-dire ne compter qu’avec les forces que lui fournissent la terre et le ciel. Cela signifie, par exemple, qu’il ne faut utiliser comme engrais que le compost tiré de la bouse des vaches de l’exploitation. Sa méthode exige des pratiques étranges, comme la pulvérisation de poudre de corne de vache sur toutes les plantes. 

En Chiffres

 1 %

des 2,3 millions d’hectares cultivés en bio, c'est la part de terres biodynamiques en France. 

La biodynamie a eu de l’influence en Allemagne, où le label Demeter a été créé en 1932 pour certifier les exploitations. Aujourd’hui, un peu plus de 500 exploitants le détiennent en France. Leurs terres représentent moins de 1 % des 2,3 millions d’hectares cultivés en bio, et il s’agit surtout de domaines viticoles.

Bineuse à caméra

Conformément aux préceptes de Steiner, Philippe Sainte-Beuve dispose de 80 bovins qui lui fournissent le compost pour fertiliser ses champs. Il vend une vingtaine de bêtes par an à Unebio, un groupement d’éleveurs qui fournit Auchan.

Mais ce n’est pas cela qui fait sa prospérité. Ses revenus proviennent d’abord des 100 tonnes de farine qu’il commercialise chaque année sans avoir à passer par l’intermédiaire d’un meunier. Ensuite, des subsides de la Politique agricole commune (PAC), notamment des aides destinées à l’agriculture bio. En tout, il touche à peu près 100 000 euros par an. 

« Ça n’aurait pas été possible sans les subventions »

Philippe Sainte-Beuve

Propriétaire de la ferme biodynamique

Les subventions lui ont permis de s’équiper de matériel dernier cri, comme cette bineuse à caméra qui désherbe sans toucher aux pousses de blé. 

Enfin, 60 % du chiffre d’affaires provient de l’élevage porcin qu’il a mis en place dans les années 2000. La ferme Sainte Beuve fournit 1 000 cochons par an au groupement Bio Direct, qui produit 40 % du porc bio français. « Si ce marché n’avait pas décollé, j’étais fichu », confie l’éleveur.

Le moulin tourne à l’électricité

Comme il l’admet à regret, le gentleman-farmer a dû enfreindre certains principes de Steiner pour assurer la croissance de sa ferme. Alors que la nourriture de ses animaux devrait provenir de ses propres cultures, il se voit contraint d’acheter à l’extérieur un tiers de l’alimentation pour les porcs. Il est également dépendant du réseau électrique pour faire tourner le moulin. 

Quant à la qualité nutritive supérieure des productions biodynamiques, à laquelle il croit dur comme fer et dont il fait un argument commercial, aucune étude scientifique n’a jamais pu l’établir. Au bout du compte, le succès de son entreprise ne semble pas vraiment lié à ses idées ésotériques. Si sa farine et son porc se vendent bien, c’est qu’ils portent le label AB. L’agriculteur a d’ailleurs renoncé au label Demeter il y a quelques années.

L’heure de la retraite va bientôt sonner pour Philippe Sainte-Beuve. Il restera propriétaire de sa ferme, mais cherche un repreneur à qui il la louera. À une condition : le bail impose de rester en bio. Un successeur est déjà en vue, mais ce n’est pas un adepte de la biodynamie.

Weleda, un business mystique

Fondée en Suisse en 1921, l’entreprise de cosmétiques bio Weleda fait partie du mouvement anthroposophe. Son logo évoquant un caducée a été dessiné par Rudolf Steiner lui-même et les produits Weleda sont conçus en fonction de ses principes. Il s’agit par exemple de « dynamiser » les substances naturelles qui composent les cosmétiques en leur faisant faire un mouvement en forme de huit censé associer les puissances de la terre à celles du ciel. « C’est de la magie », avertit Grégoire Perra, un ancien anthroposophe devenu lanceur d’alerte. C’est aussi du business. Weleda, qui commercialise ses produits dans plus de 50 pays, a déclaré pour 2019 un chiffre d’affaires de 429 millions d’euros et un bénéfice de 12 millions d’euros. Des résultats qui contribuent à financer la sphère anthroposophique.