Tributaire d’un tourisme de la mondialisation heureuse, le club affronte avec angoisse la tendance du "voyager local" qui se dessine après la crise sanitaire. Dommage, car avec 1,5 million de clients séduits par une montée en gamme réussie, le bénéfice était en hausse.

Ils avaient prévu une fête à tout casser. Dimanche 19 avril dernier, près de 700 anciens clients du Club Med devaient se retrouver au pavillon Baltard, à Paris, pour célébrer les 70 ans de leur club de vacances préféré. La location avait été payée, tout comme le traiteur. Las, après six mois de minutieux préparatifs, le coronavirus obligeait à tout annuler.

La fête à Baltard, cornaquée par une poignée d’anciens animateurs du Club (les GO ou Gentils organisateurs, dans le jargon maison) n’avait rien d’officiel. Mais c’est la seule célébration d’envergure qui était prévue, et le grand patron Henri Giscard d’Estaing, invité, devait y faire une apparition.

Triste anniversaire : au moment même où aurait dû avoir lieu ce moment convivial, l’entreprise emblématique d’un certain art de s’amuser à la française était plongée dans la pire crise de son histoire, ses 66 villages disséminés sur les cinq continents devant fermer pour freiner la pandémie.

Trois mille rapatriements

Il a tout d’abord fallu organiser le rapatriement de plus de 3 000 clients depuis les Antilles, les Maldives, la Thaïlande ou le Sénégal. Le Club a affrété huit avions à son compte pour assurer ces transferts depuis certaines destinations mal desservies. Il a ensuite fallu faire face au trou d’air commercial. À l’année, le groupe emploie un peu plus de 25 000 collaborateurs, dont 15 000 saisonniers. Près de 5 000 salariés ont bénéficié du chômage partiel, selon la direction.

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Ceux qui sont restés sur le pont ont notamment géré les annulations des séjours réservés entre avril et juin. Conformément aux règles fixées par le gouvernement pour soutenir le secteur du tourisme, des avoirs ont été proposés aux clients afin qu’ils reportent leur voyage. Ils gardent toutefois le droit de se faire rembourser, et le Club fait des promos pour les en dissuader. Il a enfin fallu négocier avec les propriétaires des villages pour obtenir des réductions de loyers pendant ces mois sinistrés : 62 % des resorts du Club Med sont des locations, une politique pratiquée de longue date pour réduire les investissements nécessaires à une implantation.

2020 et 2021 dans le rouge

Seule consolation, plusieurs villages situés en Chine ont pu réouvrir à partir d’avril. Difficile d’évaluer le manque à gagner, puisque l’activité doit reprendre cet été. Ce qui est sûr, c’est que 2020 sera dans le rouge. “Le tourisme fait probablement face à la pire épreuve de son histoire moderne”, a déclaré le Premier ministre Édouard Philippe en mai dernier. D’ordinaire, le Club Med fait un peu plus de 50 % de son chiffre d’affaires au premier semestre, entre janvier et juin.

D’après une étude du cabinet Roland Berger, les entreprises du secteur s’apprêtent à perdre, en moyenne, 40 % de leur chiffre d’affaires cette année. Sans compter que la pandémie risque de faire sentir ses effets jusqu’en 2021, si les contraintes sanitaires de distanciation physique perdurent. Elles n’incitent pas à profiter des fameuses soirées à thème du Club.

20 % de clientèle chinoise

Avant le coronavirus, pourtant, tout allait bien. Avec près de 1,5 million de clients et un bénéfice avant impôts en hausse de 10 %, les résultats 2019 s’inscrivaient dans une amélioration constante depuis le rachat du Club Med par le conglomérat chinois Fosun, en 2015. La stratégie de montée en gamme menée par Henri Giscard d’Estaing depuis le début des années 2000 payait enfin. En 20 ans, la moitié des villages ont été fermés, surtout les “trois tridents” et leurs prestations un peu sommaires qui constituaient le parc historique.

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Les autres ont été rénovés pour devenir plus confortables – 86 % de la clientèle fréquente aujourd’hui des villages classés quatre et cinq tridents, où le champagne Mumm est de rigueur à l’apéritif. Les formules “all inclusive” du Club sont devenues plus onéreuses, mais les vacanciers ont suivi, notamment les Chinois qui constituent désormais près de 20 % de la clientèle.

Sous la houlette de Fosun, les resorts du Club Med sont devenus des havres de luxe, calme et volupté pour une classe moyenne internationale enrichie par la mondialisation et prête à bondir dans l’avion. Comme ces Brésiliens et ces Russes qui débarquent dans les villages alpins, ou encore ces Chinois auxquels le Club apprend des rudiments de ski dans les villages du nord de leur pays, dans l’espoir de les attirer sur les pistes européennes de Valmorel ou de Saint-Moritz. Les Français ne représentent qu’un tiers de la clientèle.

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Fini, le tourisme mondialisé ?

Le Club Med est donc tributaire d’un tourisme de la mondialisation heureuse, à rebours d’une tendance à la relocalisation des séjours qui se fait sentir depuis la crise de 2008 : “Il s’agit d’aller à la découverte de son propre territoire, en engageant moins de frais. Ne pas partir au loin n’est plus considéré comme un échec”, explique Dominique Kreziak, maîtresse de conférence à l’université Savoie-Mont-Blanc et spécialiste du comportement du consommateur.

Inquiétant, puisque la crise du coronavirus va entraîner une nouvelle crise économique mondiale. Habituée à des taux de croissance de 6 %, la Chine a renoncé à se donner un objectif officiel pour 2020. Pourvu que Fosun continue à miser sur le tourisme aux antipodes.

Fosun, un patron très connecté à Pékin

Actionnaire minoritaire du Club Med depuis 2010, le conglomérat chinois Fosun en est devenu propriétaire en 2015 après une longue bataille boursière. Ses opposants critiquaient notamment l’internationalisation qu’il voulait poursuivre. Présent dans la banque et la santé, Fosun est proche de l’État chinois. “Il sert au parti communiste à se légitimer en offrant des loisirs à son peuple”, note Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’Institut des recherches internationales et stratégiques (Iris).

Un enfant de la guerre

À l’origine du Club Med, l’appétit de vivre d’une jeunesse sortant de la Seconde Guerre mondiale. Son fondateur, Gérard Blitz, fils d’un diamantaire anversois, s’était engagé dans la résistance en Belgique. Les premières vacances organisées par le Club en 1950, sur l’île de Majorque, aux Baléares, se déroulaient à la dure. Le camp se composait de tentes issues du surplus militaire américain. Mais sur une vidéo d’archives mise en ligne par le site Collierbar.fr, on peut voir filles et garçons se baigner ensemble, sourire aux lèvres, et pêcher leurs repas au harpon dans la mer. Après l’enfer, le paradis.