Comment Joe Biden va devoir séduire les petits patrons

En pratique

Comment Joe Biden va devoir séduire les petits patrons

En plus du déni démocratique derrière lequel se retranchent les Trumpistes,le nouveau président américain doit faire face à la défiance des indépendants et des libérauxenvers son programme économique. Une relance massive ne suffira pas à les rassurer.

Joe Biden est maintenant président et promet, outre un salaire minimum à 15 dollars, quelque 1 900 milliards de fonds publics pour sortir l’économie de l’ornière du Covid. Mais Greg Hunt, un New-Yorkais démocrate de longue date, trouve encore des raisons de se méfier des prétendus lendemains qui chantent : il faut dire qu’il est le copropriétaire, avec son frère, de l’Amsterdam Billiards Club, un haut lieu convivial de l’East Village, un business qui a failli mourir, non pas à cause de Donald Trump, mais en raison du délire tatillon des dirigeants démocrates de l’État de New York. À cause du… tapis de ses tables de billard.

« Depuis la fermeture obligatoire, en avril, on voyait le monde de la nuit reprendre lentement vie autour de nous ; les restaurants en service limité aux terrasses, les bowlings ensuite, puis les casinos de l’État de New York, se souvient-il. Pour nous, les salles de billard, zéro nouvelle. » Il lui a fallu, faute d’une réponse des services du gouverneur Andrew Cuomo, carrément intenter un procès à l’État de New York pour que son avocat reçoive enfin une explication : « Le tapis vert de nos tables de billard risquait de s’imprégner du virus et de provoquer des contaminations. »

L’Amsterdam Billiards Club a rouvert mi-janvier, le soir même du jugement qui a cassé « une directive arbitraire et abusive », mais Greg, toujours amer, voit une allégorie et une leçon politique dans sa mésaventure.

« En tant que citoyen démocrate, j’ai été horrifié par la bêtise des discours de Donald Trump sur le Covid, se souvient-il. J’en veux aussi terriblement aux deux partis du Congrès. »

Greg Hunt

Amsterdam Billiards Club

À l’approche des élections, en septembre, les élus démocrates, craignant que Donald Trump ne tire parti d’un plan de relance, ont boycotté le projet d’aide républicain, qui prévoyait entre autres de renouveler l’ajout de 600 dollars par semaine aux indemnités chômage. « Résultat ? Mes deux manutentionnaires, les moins payés chez moi, ont survécu pendant des mois avec le chômage normal, 400 dollars par semaine… une misère à New York, qui ne leur permettait pas de payer leur loyer.»

Nostalgie du discours pro-business de Trump

À part ça, pour lui, les mesures économiques édictées par le Congrès et le département du Trésor pendant la présidence Trump ont bien fonctionné. Comme des millions de PME américaines, son club a évité la faillite pendant sa fermeture grâce aux centaines de milliers de dollars de prêts préférentiels accordés par l’État fédéral. Le problème, à ses yeux, est ailleurs. Au niveau local.

Pendant près d’un an, la lutte contre le Covid a démultiplié les pouvoirs des autorités, des États et des grandes villes.

« Nous étions déjà écrasés de réglementations de sécurité et de protection de l’environnement en temps normal, grince-t-il. Avec le Covid, des bureaucrates ont droit de vie et de mort sur nos entreprises. »

Greg Hunt

Amsterdam Billiards Club

Même si les patrons des petites entreprises new-yorkaises saluent l’élection de Joe Biden, ils craignent maintenant que la gauche démocrate locale se mêle de plus en plus de leurs affaires.

« On raconte que notre pays est coupé en deux, s’énerve Greg, mais c’est bien plus compliqué que ça : un tiers des gens sont résolument anti-Trump, un tiers est toujours constitué de fanatiques inconditionnels et un autre concerne ceux qui se situent entre les deux. Écœurés par sa violence et par les émeutes du Capitole, mais toujours un peu nostalgiques de son discours pro-business, anti-politicien, anti-politiquement correct. »

Prenez Carl, un irréductible Trumpiste. Depuis les élections, ce technicien de maintenance informatique dans un collège local, d’ordinaire jovial et résolument pro-Trump, n’est plus joignable que par la messagerie Facebook sur laquelle on lui pose une question simple : « Que pourrait faire Biden pour trouver grâce à vos yeux ? » La réponse arrive, interminable et totalement hors sujet. Une logorrhée consacrée aux accusations de fraude électorale commises par les démocrates. À ses yeux, Joe Biden, le nouveau président, est nul et non avenu. Il n’existe pas.

Le trumpisme, d'abord une affirmation culturelle 

Les questions sur le programme économique de Biden resteront sans réponses. Mais pour les connaître, il suffit de se rendre sur Gab. Le petit réseau social, refuge des pro-Trump enragés par la prétendue censure anti-conservatrice de Twitter et Facebook, dispose même d’un groupe « Biden is not my President », fort de 137 000 membres.

Les posts accusent le nouveau président de « détruire l’économie », d’avoir fait plonger le pays dans la récession en trois semaines, de s’inspirer de la Chine pour préparer l’assignation à résidence de toute la population américaine. Ce grand n’importe quoi rappelle une évidence : le trumpisme est avant tout une affirmation culturelle fondée sur des envolées contre la science et les universitaires, les tabous de langage politiquement correct, l’omnipotence supposée des minorités ethniques, des gays et des transsexuels, la déliquescence des mœurs et les sombres magouilles de l’élite éduquée de Washington et New York. Le mouvement trahit surtout un culte de la personnalité. « Ses partisans apprécient avant tout son attitude, plus qu’ils ne s’intéressaient à ses mesures politiques », note Scott Jennings, ancien conseiller politique du président républicain George W. Bush.

La consommation avant tout

C’est tout le problème de son successeur. Joe Biden, occupé à refonder l’unité nationale en tentant d’amadouer les 74 millions d’électeurs de Trump, mise sur une relance massive de la consommation des ménages (70 % du PIB des États-Unis), un programme de grands travaux d’infrastructure, un renforcement de l’assurance santé, et un cadeau de 1 400 dollars par personne à tous les ménages touchant moins de 120 000 dollars par an. Mais il doit tout de même compter avec le fantôme politique de Donald Trump.

« L’ami du peuple » était révéré par ses partisans alors même qu’il s’attaquait avec une cruauté spectaculaire aux aides sociales pour les plus démunis, privant 755 000 Américains de l’aide alimentaire des Food Stamps. Le même président a gardé ses électeurs, bien qu’il ait tenté de démanteler l’assurance santé Obamacare, conçue pour les non-assurés et a fortiori pour les non-salariés et créateurs d’entreprises unipersonnelles, très présents chez les pro-Trump. Ses meetings refusaient du monde quand il cassait la réglementation et le montant des heures supplémentaires dans l’industrie.

Maintien du protectionnisme

Joe Biden peut bien prôner au Congrès une aide financière sans précédent pour relancer l’Amérique de l’après-Covid. Mais le tiers pro-Trump de la population ne parle sur les réseaux sociaux que d’un seul de ses 20 décrets signés depuis le 20 janvier : l’arrêt de la construction du pipeline Keystone XL entre le Canada et le golfe du Mexique. Un projet imposé par Trump en dépit de mois de manifestations dans les territoires indiens du nord des États-Unis, symbole de sa défense acharnée des énergies fossiles, du pétrole et du charbon, contre les finasseries écolo de la gauche démocrate.

L’autre point sensible ? Sans surprise, l’immigration. L’abandon du mur à la frontière du Mexique, décrété dès son entrée en fonction, le maintien de la résidence pour les enfants de clandestins arrivés en bas âge aux États-Unis ont provoqué la fureur du camp adverse. Moins, pourtant, que l’élargissement de l’accueil des réfugiés, qui n’est approuvé que par 39 % de la population américaine.

Je ne veux pas 600 dollars ni 2 000 dollars. Je veux des commerces ouverts et des gens qui travaillent.

@BetsyTn,

Utilisatrice trumpiste sur Gab

Le nouveau président prend pourtant des précautions politiques, en maintenant certaines des mesures protectionnistes les plus populaires de son prédécesseur. La prorogation des droits de douane sur l’aluminium a été scellée pendant sa campagne par un accord écrit de Biden avec les syndicats de la métallurgie ; les règles imposant la préférence aux entreprises américaines dans les marchés publics sont renforcées. Le retour aux accords commerciaux internationaux promet d’être lent et délicat, afin d’éviter, aussi, les foudres de la gauche démocrate.

Sur Gab, la dénommée @BetsyTn, une pro-Trump visiblement ultra-chrétienne, partage allégrement des posts sur l’Apocalypse et des proclamations de fraude aux présidentielles, tout en accusant, bien sûr, Joe Biden de pédophilie. Mais son message économique est plus accessible ; « Je ne veux pas 600 dollars ni 2 000 dollars. Je veux des commerces ouverts et des gens qui travaillent. Le retour de la vraie vie. » Biden s’y attelle, imposant le masque… là où il le peut, dans les limites de sa juridiction fédérale, comme dans les transports entre États et redoublant d’efforts pour assurer la vaccination quotidienne d’un million et demi d’Américains. L’économie, qui couve sous la chape du Covid, ne semble demander qu’à repartir dans une belle reprise « en V ». « Le V, c’est pour “vaccin” », précise Joe Brusuelas, chef économiste pour l’analyste financier RSM. « Sans eux, pas de reprise possible. » Sur ce point au moins, Greg, Carl et @BetsyTn peuvent s’entendre.