Comment un village catalan est en train de devenir autonome en électricité

En pratique

Comment un village catalan est en train de devenir autonome en électricité

REPORTAGE - L’éolienne du champ d’à côté allume-t-elle directement ma lampe de chevet ? Sur la majorité du territoire français, impossible de choisir l’origine de son électricité. Mais à Prats-de-Mollo-la-Preste (Pyrénées-Orientales), on peut.

Sébastien Nègre élève 200 moutons sur les hauteurs boisées de Prats-de-Mollo-la-Preste, un village de 1 100 habitants à 60 km de Perpignan. Autour de son mas, 100 hectares de terres sont exploités pour le pâturage de son cheptel.

Mais l’hiver, dans cette vallée à 850 mètres d’altitude, les conditions de travail se durcissent et les animaux ont froid. Le berger avait prévu la construction d’un hangar, quand un illuminé lui a proposé de voir encore plus grand.

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Les moutons de Sébastien seront bientôt à l'abri du froid sous les panneaux photovoltaïques du hangar.

David Gener, Pratéen d’origine et passionné d’électricité, a perçu dans cette structure l'opportunité d'y apposer des panneaux solaires. Déjà adepte de l’autosuffisance énergétique, mais aussi en eau et en alimentation, Sébastien saute sur l’occasion.

Ensemble, ils montent le financement. Pour l’éleveur, c’est un confort « inespéré ». Et pour le village, un pas vers l’autonomie énergétique : à la fin des travaux, l’électricité produite par les panneaux photovoltaïques du hangar de Sébastien alimentera directement les habitations des Pratéens et Pratéennes, grâce à un réseau de distribution communal.

En Chiffres

5%

du territoire, autonome dans la gestion de l'électricité

Prats est une exception en France. Seuls 5 % du territoire fonctionnent en régies indépendantes du réseau national. On les appelle les Entreprises locales de distribution d’électricité (ELD) et il en existe 160. Elles découlent d’un mouvement de survivance et de municipalisme du début du XXe siècle.

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Prats-de-Mollo-La-Preste s'étend sur 145km dans les montagnes catalanes.

Toutes ne produisent pas d’électricité. Pour les trois millions de Français encore sous ce régime, elles achètent l’électricité sur une sorte de Bourse, gèrent l’approvisionnement jusqu’aux habitations des particuliers et assurent la maintenance des installations électriques. Une lourde responsabilité qui repose souvent sur des bénévoles ou des agents municipaux.

Les 95 % du territoire sont desservis par un seul réseau centralisé entretenu par Enedis, filiale d’EDF.

Un réseau national, une nécessité

« La distribution [de l’électricité] est un monopole naturel », défend François-Mathieu Poupeau, chercheur du Laboratoire techniques, territoires et sociétés (LATTS, Université Paris-Est).

« L’existence d’un réseau unique de lignes électriques procure plus d’avantages que la multiplication d’infrastructures en concurrence ».

François-Mathieu Poupeau,

Chercheur du Laboratoire techniques, territoires et sociétés (LATTS, Université Paris-Est).

Notamment de plus grands investissements et une couverture égalitaire sur le territoire. De petites structures privées peineraient à relier et rentabiliser des zones trop compliquées d’accès comme Prats.

Même l’ancien administrateur de la petite régie électrique, David Gener, concède que cette mutualisation nationale est nécessaire : « En cas de pépin, de panne ou de catastrophes naturelles, Prats doit pouvoir compter sur Enedis pour apporter l’électricité manquante. » Aujourd’hui, 60 % de la consommation du village provient encore de l’unique point de raccordement au réseau national.

Mais à l’heure de la prise de conscience écologique, ce système pose un problème : si, à terme, les Pratéens et Pratéennes pourront tracer l’origine de leur électricité, il est impossible pour la majorité des Français de choisir la provenance de l’électron qui arrive jusqu’à leur prise de courant…

Contrairement à ce que promettent certains fournisseurs d’électricité, le réseau de distribution ne permet pas de différencier l’énergie nucléaire de l’énergie éolienne qui agitent les lignes de tension.

Depuis l’ouverture à la concurrence du marché de l’électricité, en 2005, plusieurs abonnements dits « verts » existent, tant chez EDF, le fournisseur public d’électricité, que chez des revendeurs émergents comme Planète OUI ou Urban Solar – 5 % des foyers ont souscrit à ce type d’offres responsables. C’est deux fois plus qu’il y a trois ans. Mais dans un réseau unique et centralisé, comment font ces fournisseurs pour véritablement acheminer une énergie plus respectueuse de l’environnement ?

« Nous injectons dans le réseau une quantité d’électricité verte équivalente à la consommation de nos clients ».

Adrien Jeantet,

Responsable innovation et R & D d’Enercoop.

La coopérative électrique a livré 449 gigawattheures (Gwh) à ses 100 000 clients, en 2019. Dans le même temps, elle a acheté 482 gigawattheures, quasi exclusivement en direct à des producteurs comme Sébastien Nègre. Un surplus de 33 Gwh qui a contribué à « verdir » le mix énergétique français. Cela reste une goutte d’eau, si l’on compare à la consommation des particuliers en France : 170 000 Gwh en 2019.

17 % plus cher

Finalement, le « consom’acteur » ne dispose pas d’une électricité différente de celle de son voisin. En revanche, il contribue à un idéal de société... contre un peu d'argent.

L’abonnement à l’énergie renouvelable, excluant le nucléaire, coûte chez Enercoop en moyenne 17 % plus cher qu’un abonnement traditionnel. « L’État instaure une concurrence déloyale, gronde Adrien Jeantet. Il aligne le prix de l’électricité sur le coût de l’électricité nucléaire, qui est largement sous-évalué. À 42,5 euros le mégawattheure, impossible de rentabiliser un projet d’énergie renouvelable ! Nous avons donc fait le choix de sortir d’Epex Spot, la Bourse de l’énergie. Nous achetons directement l’électricité aux producteurs sur plusieurs dizaines d’années. C’est plus cher que sur le marché, mais nos clients acceptent de supporter ce coût, par conviction. »

Sébastien Nègre, lui, ne retirera pas un centime de la vente de son électricité, mais il aura bénéficié du financement d’un hangar plus grand et mieux équipé que celui qu’il imaginait financer seul.

En contribuant à l’autosuffisance collective de son village, il espère que ses investissements seront rentabilisés avec la longévité de son matériel et une meilleure qualité de sa viande.

En plus des 60 000 euros de crédit de l’éleveur, la Société d’économie mixte (SEM) a emprunté 240 000 euros pour ce projet, en échange d’un loyer de 40 euros par mois et de la totalité des recettes de la vente d’électricité.

Irréductibles Catalans

Au total, à Prats, sept agriculteurs verront leur hangar équipé de panneaux solaires, comme Sébastien. Les gens du village pouvaient déjà compter sur une centrale hydraulique, une sorte de gros moulin à eau posé sur Le Tech, dont les fondations datent de 1890, et qui produit aujourd’hui 40 % de leur consommation. Bientôt, une deuxième centrale hydraulique et une usine de méthanisation verront le jour.

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La centrale hydraulique construite sur les fondations d'un moulin à eau fournit 40% de la consommation électrique du village.

Avec 900 000 euros de chiffre d’affaires, la régie électrique de Prats parvient à être bénéficiaire en appliquant les tarifs réglementés par l’État. Pour autant, les irréductibles Catalans ne paient ni plus, ni moins que les autres Français.

Un projet inenvisageable sans les subventions. Les installations sont financées par les citoyens eux-mêmes, à hauteur de 45 000 euros, des emprunts sur 30 ans supportés par la SEM (deux millions d’euros) et la mairie (590 000 euros, avec le projet de réhabilitation de la centrale), des aides de la région et de l’Ademe (2,75 millions d’euros) ainsi que de la Fondation Prince Albert II de Monaco (100 000 euros sur 5 ans), pour un budget global de six millions d’euros.

Le prix de l’autonomie énergétique, dans les montagnes catalanes, d’ici l’automne 2021.