Pénurie de médicaments, une dépendance asiatique

En pratique

Pénurie de médicaments, une dépendance asiatique

Première cause de rupture des stocks : 80 % des fabricants de substances pharmaceutiques actives utilisées pour des médicaments disponibles en Europe sont situés en hors Union.

En 2019, un Français sur quatre n’a pu obtenir un médicament auprès de son pharmacien pour cause de rupture de stock. En 10 ans, entre 2008 et 2018, les pénuries de médicaments ont été multipliées par 20, selon les chiffres de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Le phénomène s’intensifie et touche des spécialités dont il est difficile de se passer : vaccins, antibiotiques, antiparkinsoniens et anticancéreux. Pour les malades et les médecins, difficile d’accepter cette situation alors que l’industrie pharmaceutique est florissante et que les produits existent. Comment expliquer qu’en 2020, les médicaments manquent dans un pays comme la France ?

Délocalisation en Asie

Pour une fois, ceux qui fustigent la mondialisation comme étant à l’origine de tous les maux n’auront pas tout à fait tort. Dans la bataille globale pour la rentabilité, les industriels de la pharmacie ont opéré depuis quelques décennies une rationalisation de leurs coûts en implantant leurs sites de fabrication dans des pays à bas coût de production, tels que la Chine ou l’Inde. Les industriels pointent également le renforcement des normes sociales et sanitaires en Europe (contraintes RSE, normes environnementales…) pour expliquer leur choix de délocaliser en Asie.

Résultat : près de 40 % des médicaments finis commercialisés dans l’Union européenne proviennent de pays tiers ; 80 % des fabricants de substances pharmaceutiques actives utilisées pour des médicaments disponibles en Europe sont situés en dehors de l’Union, alors que ce chiffre n’était que de 20 % il y a 30 ans. Cette chaîne de production lointaine est relativement peu réactive. Chaque interruption, chaque incident de production peut avoir des conséquences à l’autre bout de la planète.

Le marché français non prioritaire

De plus, par nature, le cycle de production des médicaments est long et complexe : depuis la synthèse des principes actifs jusqu’au contrôle de la qualité du produit fini, en passant par le façonnage et le conditionnement, il faut entre quatre et six mois pour qu’une boîte de médicament arrive dans les pharmacies ou les hôpitaux. Pour fabriquer un vaccin, il faut environ six mois, mais certains d’entre eux, complexes, demandent jusqu’à 36 mois ! Et près de 70 % du temps de production d’un vaccin est consacré aux procédures de contrôle de qualité. Toute fluctuation brutale de la demande, par exemple en cas d’épidémie ou de résurgence d’une maladie, est donc difficile à ajuster.

Enfin, cette chaîne de production relativement fragile doit faire face à une demande croissante en raison de l’élévation du niveau de vie à l’échelle mondiale et de l’amélioration de l’accès aux soins. Le monde entier consomme de plus en plus de médicaments. Les industriels ont du mal à suivre : en cas de tension sur les stocks, c’est le raisonnement économique qui prime. Les produits iront en priorité là où ils sont les plus rentables pour les multinationales… Or en France, c’est la Sécurité sociale qui fixe le prix des médicaments, souvent inférieur à celui constaté dans les pays sans régulation. De ce fait, le marché français, aux yeux des industriels, n’est pas prioritaire en cas de pénurie, puisqu’il leur rapporte moins.

Les labos français victimes de la fiscalité ?

Dans la « la compétition sévère » qui fait rage dans l’industrie mondiale du médicament, les acteurs français plaident non coupables. Selon une étude du cabinet de conseil PwC pour le compte du LEEM, le syndicat des laboratoires pharmaceutiques, les acteurs français sont avant tout handicapés face à leurs concurrents étrangers par « le poids très élevé des taxes spécifiques au secteur pharmaceutique ». Ainsi, depuis 2012, la taxe destinée à financer la formation continue des médecins est passée de 1 à 1,6 %. L’augmentation des autres taxes pharmaceutiques et des redevances devraient porter le ratio de taxes spécifiques sur chiffre d’affaires à plus de 8 % en 2018, soit une pression fiscale parmi les plus élevées d’Europe. Malgré différents dispositifs fiscaux incitatifs – notamment le Crédit d’impôt recherche (CIR) et le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), « cette situation constitue un frein à l’investissement en France par les groupes internationaux », plaide le LEEM. Seule l’Espagne présente un niveau de taxes spécifiques au secteur pharmaceutique plus élevé.