Le réchauffement climatique et l’action de certains activistes écologistes ont poussé de plus en plus de Français à se convertir aux idées de décroissance. Concrètement, à quoi pourrait bien ressembler un tel modèle ? Un big bang fiscal, social, politique plus construit qu’il n’y paraît, mais encore difficile à concrétiser.

« Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable. […] C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance. » La parole d’un leader d’extrême gauche ? Non, celle du pape François.

L’hôte du Vatican a surpris en utilisant ce terme, qui divise les économistes. Cet appel à la sobriété répond à une aspiration sociétale pourtant loin d’être marginale. Selon un sondage réalisé par YouGov pour l’Ademe et le baromètre GreenFlex, la majorité des Français (57 %) veulent « complètement revoir notre système économique et sortir du mythe de la croissance infinie ».

Ressources planétaires limitées

Longtemps inaudible, l’idée de décroissance a trouvé ces dernières années une résonance face à l’inquiétude climatique croissante. Le concept vient pourtant de loin. Dès 1972, le Club de Rome rédige « The Limits to Growth », ou rapport Meadows, qui alerte sur les dangers de l’expansion économique et démographique pour les ressources de la planète. Il recommande à demi-mot une « croissance zéro » pour résoudre l’équation.

« Celui qui pense qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ».

Kenneth Ewart Boulding

Sortir de la religion PIB

Le politologue français Paul Ariès, spécialiste de l’écologie politique, définit la philosophie de la décroissance en cinq axes : « La relocalisation contre la globalisation, le ralentissement contre l’accélération, l’idée de coopérative contre l’esprit de concurrence, la planification écologique contre le tout marché et la gratuité contre la marchandisation ».

Les décroissants aiment aussi reprendre la formule de l’économiste américain Kenneth Ewart Boulding : « celui qui pense qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ».

Si la pensée décroissante émerge dès les années 1970, sa structuration en tant que mouvement est, elle, plus tardive. Composé de multiples courants, il ne s’installe en France qu’à la fin des années 1990. Son spectre idéologique est large et mélange les critiques du développement économique aux critiques du consumérisme et de la publicité. Un point réunit néanmoins les militants : la critique du PIB, symbole d’un modèle libéral honni.

Fin de l'illusion des Trente glorieuses

Si la croissance du PIB a été synonyme d’une augmentation générale du niveau de vie, cette corrélation s’est affaiblie depuis la fin des Trente Glorieuses, comme l’éclairent les recherches d’économistes. Celles de l’Américain Branko Milanovic et du Français Thomas Piketty montrent la captation de la croissance en Occident par les plus riches. Celle-ci a entraîné une stagnation des revenus des classes populaires et une augmentation des inégalités.

Déjà, dans les années 1970, Richard Easterlin montrait que dans une société ayant atteint un certain seuil de richesse, le bien-être moyen de sa population ne croît pas en dépit de la poursuite de son développement économique.

La courbe de l'éléphant de Branko Milanovic

De la croissance au Bonheur national brut

Les décroissants veulent donc envoyer à la casse le Produit intérieur brut, qui ne permettrait plus de refléter l’évolution de la "vraie" richesse. Plusieurs alternatives sont envisagées : le PIB vert, le BNB, Bonheur national brut, déjà mis en place par le Bhoutan, le HPI pour Happy planet index… Les travaux du Prix Nobel d’économie indien, spécialiste de l’économie de la pauvreté, Amartya Sen sont utilisés comme une référence, pour leur approche de la richesse centrée sur l’éducation ou la santé. Ils ont permis une redéfinition du développement économique et conduit l’ONU à instaurer l’IDH (Indice de développement humain), plus apprécié des décroissants.

Vincent Liegey, coordinateur du collectif d’organisation des conférences internationales de la décroissance, met cependant en garde : « Les indicateurs alternatifs peuvent nous faire tomber dans une autre religion. »

Pas de récession, mais un virage radical

Dans son livre Adieu croissance, l’économiste hétérodoxe Jean Gadrey indique que notre modèle économique est basé sur les gains de productivité. Sans croissance, le risque est d’observer une forte progression du chômage. Pour l’éviter, les décroissants ne prônent pas la récession (du PIB) mais un changement radical et global de société.

Pour Jean Gadrey, les gains de productivité pourraient par exemple servir, non pas à produire plus, mais à travailler moins, par une réduction généralisée du temps de travail, et à investir davantage dans les services publics, en créant une masse d’emplois non marchands, plus à même de répondre aux besoins sociaux et économiques.

Pour une meilleure prise en compte de l’activité non productive, le revenu universel est prôné comme une solution par de nombreux décroissants. Avec une somme suffisante, il permettrait selon eux d’éliminer la pauvreté et de redonner des marges de manœuvre aux employés pour ne plus seulement dépendre d’un salaire pour vivre.

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Gratuité des services essentiels (eau, logement, etc.)

Le politologue Paul Ariès prône aussi le développement de la gratuité pour de nombreux services dans l’ensemble des sphères de l’existence, et non plus seulement pour ce qui est vital ou que le capitalisme ne peut pas financer. « Ce n’est pas le service débarrassé du coût, mais débarrassé du prix. La gratuité n’existe que parce qu’il y a l’impôt. C’est du pouvoir d’achat non monétaire qui permettrait de desserrer l’étau de l’économie. »

En Chiffres

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Le nombre de services essentiels gratuits qui coûteraient moins cher à la société que le revenu universel, selon des chercheurs anglais

Et cette gratuité n’est pas forcément infinançable. Les chercheurs de l’Institute for Global Prosperity à Londres ont fait le calcul : l’effort financier consenti pour fournir gratuitement à la population britannique sept services essentiels (eau, logement, transports, enseignement, santé, information, alimentation) serait moins élevé que l’instauration d’un revenu universel.

Pour les services non gratuits, les décroissants prônent une tarification dérivée du concept du "bon usage". « Doit-on payer le même prix l’eau que nous buvons, que celle pour remplir sa piscine ? », questionne Paul Ariès.

Suppression des paradis fiscaux

Pour booster les recettes, les décroissants misent principalement sur deux leviers économiques : la fiscalité (suppression des niches fiscales profitant aux plus aisés, augmentation de la progressivité de l’impôt, plus forte imposition du capital) et la réglementation (introduire un revenu maximal, accroître la part attribuée aux salaires dans le partage de la richesse privée).

D’autres propositions plus classiques dans cette sphère de l’échiquier politique reviennent également régulièrement sur la table : une meilleure taxation des mouvements de capitaux, la taxation des énergies fossiles ou encore la suppression des paradis fiscaux.

Mais augmenter les impôts des plus riches pourrait déclencher une fuite des capitaux et des entreprises vers des pays ayant une fiscalité plus avantageuse. La réponse des décroissants ? Appliquer leurs solutions à l’échelle européenne, voire mondiale. Difficile de l’imaginer lorsque l’on sait que les 27 pays membres de l’Union européenne n’arrivent toujours pas à s’entendre sur l’harmonisation de leur fiscalité.

Dans ce contexte, se lancer à l’échelle d’un pays dans un programme de décroissance pourrait signifier un appauvrissement relatif par rapport aux autres pays qui continueront à avoir de la croissance économique et des gains de productivité. Mais jusqu’à quand ? Ce big bang fiscal, social, politique est encore difficile à imaginer puisque aucun pays n’a encore franchi le cap d’appliquer un modèle de ce type.

"Décroissance", le poids du terme

Récemment, les idées des décroissants ont trouvé une seconde jeunesse à travers l’approche transdisciplinaire de la collapsologie. Pablo Servigne, fondateur de ce mouvement prédisant l’effondrement de la civilisation industrielle, explique que le terme décroissant, par son caractère repoussoir, a limité la portée des analyses des décroissants. Pour Serge Latouche, vouloir absolument décroître serait tout aussi absurde que de vouloir absolument croître. Il s’agit plutôt de changer de modèle de société, d’abandonner l’impératif de la croissance.

Paul Ariès considère, lui, le mot comme particulièrement mal choisi dans la mesure où il dit autre chose que ce qu’il signifie : « Je préfère parler d’écologisme des pauvres. » Jean Gadrey développe plutôt le concept de post-croissance. Vincent Liegey mise, de son côté, sur l’a-croissance. Mais pour lui, « ce mot provocant pousse à un effort de débat et permet de s’attaquer au concept intouchable de croissance ». Pour vendre ou contrer un programme de transformation sociétale, la guerre des mots est primordiale.