Covid-19 : Combien vaut l’utilité sociale des soignants ?

En pratique

Covid-19 : Combien vaut l’utilité sociale des soignants ?

Pour soigner et accompagner, infirmiers et aides-soignants ne sont pas payés plus de 2 000 euros bruts par mois. Les médecins tricolores sont, eux aussi, moins bien valorisés que leurs voisins européens. La déconsidération du personnel et leurs conditions de travail dégradées favorisent la pénurie de main-d’œuvre et mettent en danger les patients.

Dans les couloirs du service oncologie de l’hôpital public de Marseille (AP-HM), le personnel manque. « On est en sous-effectif. Avec le covid-19, c’est encore pire car beaucoup de personnes ont été réquisitionnées », raconte Amir*[MH1], [MH2] aide-soignant à Marseille.» Si les services dédiés à l’épidémie sont équipés, dans son service, tout manque. Pour son travail, Amir gagne en moyenne 1500 euros brut en début de carrière. Puis 1650 euros après dix ans d’exercice. « C’est peu pour les risques que l’on prend et la charge de travail que l’on supporte », lâche-t-il.

« On est là avec nos tripes et notre cœur, ajoute Céline Laville, la présidente de la Coordination nationale infirmière (CNI), qui travaille à l’hôpital de Poitiers. Après la crise, on rappellera que l’on a travaillé avec des salaires de misère ». La rémunération d’une infirmière à la sortie de l’école (Bac + 3) s’élève à 1700 euros brut environ. Dix ans plus tard, le salaire plafonne à 2000 euros brut. Une maigre bourse qui impose parfois plusieurs heures de transports car elles ne peuvent pas à se loger à proximité des CHU des grandes villes.

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Les infirmiers payés en dessous du salaire moyen

Ces salaires hospitaliers placent la France 13e sur 15 au niveau européen, rapporte l’OCDE. Juste derrière la Slovaquie. Pour arriver à ses résultats, l’Organisation de coopération et de développement économiques a compilé l’ensemble des salaires infirmiers dans les hôpitaux privés et publics. Puis, ces rémunérations ont été comparées aux salaires moyens des pays. « Le chiffre de 0.94 pour la France signifie donc que les infirmiers gagnent environ 6% de moins que le salaire moyen des travailleurs en France », explique Gaëtan Lafortune, de la division de la santé à l’OCDE.

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Denis, aide-soignant aux urgences à l’AP-HM, est aussi exaspéré. « C’est notre devoir de répondre présent. Mais clairement, on va se faire arnaquer. » De toutes ces heures supplémentaires travaillées, seules une quinzaine lui est réglée par mois. « Le reste est placé sur un compte épargne temps ». En théorie, cette « cagnotte » lui permet de poser des jours de repos. 500 heures attendent déjà sur son compte. Soit plus de trois mois complets de vacances à prendre. « Je le sais que je ne pourrais jamais les poser ces congés-là. »
 

En Chiffres

13ème sur 15

Sur les 15 pays étudiés par l'OCDE, les soignants français sont quasiment les plus mal payés, juste derrière la Slovaquie.
Les infirmiers français gagnent environ 6% de moins que le salaire moyen des travailleurs en France.

De fait, 97 % des établissements publics de santé peinent à recruter au sein des professions paramédicales, qu’elles soient infirmières ou aides-soignantes, souligne la Fédération hospitalière de France (FHF). A Paris, avant la crise sanitaire actuelle, l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP) recensait 400 postes d’infirmiers vacants. Face à l’urgence du Covid-19, les retraités et les médecins de villes ont été appelés en renfort.

La pénurie touche également les médecins. « Ce n’est pas faute d’avoir alerté », explique André Grimaldi, médecin à la Pitié-Salpêtrière. Selon le Centre national de gestion (CNG), 30 % des postes des médecins hospitaliers sont vacants en moyenne en France avec « trois spécialités qui cumulent 70 % des difficultés de recrutement : l’anesthésie, la radiologie et la médecine d’urgence », ajoute la FHF.

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« Les inquiétudes entourant la pénurie de personnel de santé ne sont pas nouvelles dans les pays de l’OCDE [dont la France], détaille le panorama 2019 de la santé publié par l’organisation, mais elles se sont accentuées dans bon nombre d’entre eux, d’autant que les médecins et infirmiers de la génération du baby-boom commencent à partir à la retraite. »
En France, 45 % des médecins sont âgés de plus de 55 ans.

« Avec cette crise, beaucoup de gens vont être encore plus abimés, parce que là on compte les morts. »

Sophie Crozier, médecin à la Pitié et membre du Collectif Inter-Hôpitaux

Les praticiens hospitaliers dénoncent, eux aussi, des salaires jugés trop bas. 4 100 euros brut en début de carrière, 5 000 euros au bout de dix ans. Selon l’OCDE, la rémunération des médecins spécialistes salariés (le mode de rémunération principal à l’hôpital public) est 2,2 fois supérieure au salaire moyen français. L’écart explose entre les spécialistes salariés et les libéraux : ces derniers ont un salaire moyen 4,9 fois supérieur au salaire moyen Français. De quoi accentuer la pénurie dans le secteur public ?

En Europe, la plupart des médecins spécialistes salariés européens sont mieux valorisés que les experts tricolores : c’est le cas des médecins italiens (2,5), portugais (2,6), allemands (3,5) ou Luxembourgeois (4,2), Seuls les praticiens lettons, (1,6), lituaniens et norvégiens (1,8) valorisent moins bien leurs médecins spécialistes salariés.

Le Président de la République a annoncé lors de ses différentes allocutions un plan massif de soutien à l’hôpital. Une prime pouvant atteindre 1500 euros a d’ores et déjà été annoncée ce mercredi 15 avril par le gouvernement. Reste à savoir quelle sera la position de l'exécutif sur cette question des salaires.

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