Covid-19 : le sursis d'une entreprise pharmaceutique experte de la chloroquine

En pratique

Covid-19 : le sursis d'une entreprise pharmaceutique experte de la chloroquine

Après avoir frôlé la disparition, ce fabricant de médicaments espère trouver son salut grâce à son expertise dans la chloroquine, une molécule dont un dérivé est jugé prometteur dans le traitement du Covid-19. Le parcours accidenté de cette entreprise, toujours en redressement judiciaire, témoigne du déclin français en matière d’indépendance pharmaceutique.

Curieux retournement de situation : menacée de fermeture, l’entreprise Famar Lyon bénéficie, à la faveur de l’épidémie de coronavirus, d’un sursis inattendu. Dans le large éventail de médicaments que fabrique ce sous-traitant pharmaceutique se trouve en effet la Nivaquine, un antipaludique dont la molécule mère est la chloroquine. Tout comme le Plaquenil, le médicament popularisé par le professeur Raoult à Marseille est jugé assez prometteur contre le Covid-19 pour être inséré dans l’essai clinique européen lancé dimanche dernier.

Outil de production stratégique

"Nous sommes l’unique usine habilitée par l’Agence nationale de sécurité du médicament à fabriquer pour la France la Nivaquine, un médicament propriété du laboratoire Sanofi, souligne Lorenzo Cirasaro, le directeur du site installé à Saint-Genis-Laval (Rhône), qui est à la recherche d’un repreneur depuis dix-huit mois. Si l’essai clinique se révèle concluant pour la chloroquine, nous pourrions produire en masse." 

À condition que le donneur d’ordres, Sanofi passe commande et lance une campagne de production ou bien que l’Etat juge l’outil de production de Famar Lyon assez stratégique face au Covid19 pour le réquisitionner. Au Maroc, le ministère de la Santé a préempté dimanche l’ensemble des stocks disponibles de chloroquine – Nivaquine et Plaquenil - produits à Casablanca par Sanofi. L’industriel français possède également un site espagnol fabriquant des comprimés de Plaquenil.

Industrie pharmaceutique mondialisée

Famar Lyon (250 salariés) s’était déclarée en cessation de paiement le 31 mai 2019. Après l’ouverture d’une procédure collective, elle est placée en redressement judiciaire depuis le 24 juin dernier. Une situation qui résulte d’un changement fréquent de propriétaire et de la fragilisation d’une industrie pharmaceutique qui délocalise sa production à tout-va.  

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"Le site, construit en 1982, a appartenu à Rhône-Poulenc puis à Aventis, qui l’a cédé en 2004 au groupe grec Famar, lui-même détenu par le groupe Marinopoulos", résume Yannig Donius, secrétaire du Comité social et économique et délégué CGT de Famar Lyon. Après la banqueroute de Marinopoulos, le fonds d’investissement américain Pillarstone rachète et décide de vendre les douze sites - français et étrangers -  du groupe Famar.

Seul celui de Saint-Genis-Laval, délaissé par ce nouvel actionnaire car jugé surdimensionné et peu rentable, a été placé en redressement judiciaire.

famar lyon

"Mais l’activité n’a jamais été arrêtée, insiste Christophe-Daniel Le Page, délégué CFE-CGC de Famar Lyon. Le tribunal de commerce nous avait accordé une période d’observation de trois mois. Nous avons réussi à redresser notre situation économique en rompant avec la stratégie de prix très bas imposée par Marinopoulos. Nos clients - des laboratoires comme Abbott, Merck, Sanofi… ou des génériqueurs comme Mylan ou Teva - ont accepté que nous augmentions les prix pour les ajuster au marché."

La période d’observation avait donc été prolongée par le tribunal de commerce jusqu’au 24 mars dernier. Mais la nouvelle audience prévue le 17 mars a dû être reportée pour respecter les mesures de confinement.

"On nous a fait savoir que nous pouvions continuer notre activité, indique Lorenzo Cirasaro. Le tribunal devait en effet nous octroyer une période d’observation extraordinaire car nous avons tenu les engagements du business plan que nous lui avions présenté. Un industriel aurait aussi manifesté son intérêt pour notre dossier."

Des conséquences dramatiques pour des milliers de patients

Depuis des mois, les délégués syndicaux alertent le ministère de la Santé sur la menace que ferait peser une rupture de leur production sur la santé de milliers de patients. Le site produit, en plus de la Nivaquine, des médicaments pointus, aux indications thérapeutiques variées (infectiologie, cardiovasculaire, diabète, neuropsychiatrie, maladies tropicales.)

"La pénurie de médicaments ne cesse de progresser en France", observe Christophe-Daniel Le Page. Entre 2018 et 2019, on est passé de 400 à 800 références en rupture de stock. "Dans ce contexte, fermer un site de production pharmaceutique, c’est un non-sens !", s’indigne-t-il. Une disparition qui illustrerait à nouveau le déclin français en matière d’indépendance pharmaceutique, déjà rappelé par la crise du Covid-19.

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"Un espoir" face au coronavirus

Les élus locaux se mobilisent à leur tour. Une fois la crise sanitaire passée, le maire (centriste) de Saint-Genis-Laval, Roland Crimier veut faire "du réapprovisionnement en médicaments un élément de la santé publique à réintégrer sur le territoire pour garantir l’indépendance nationale en matière de production pharmaceutique".  

Mercredi, le président de la région Auvergne Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, a annoncé qu’il allait "mobiliser les aides régionales" sous forme de prêts et d’accompagnement direct pour sauver Famar Lyon, "le seul producteur français qui peut être un espoir" face au coronavirus.

Aujourd’hui, les salariés de Famar Lyon sont au travail, avec gels hydroalcooliques, masques et distances de protection afin de répondre aux commandes de médicaments et de continuer à approvisionner les hôpitaux pendant la crise. Ils viennent d’expédier à Sanofi, le 23 mars, leur dernière production de Nivaquine. Depuis, le laboratoire donneur d’ordres n’a répondu ni aux appels Famar Lyon ni à ceux de Pour L’Éco.

 "Nos commandes nous mènent jusqu’à fin juillet. Une réquisition par l’État nous donnerait un laps de temps supplémentaire pour continuer à chercher un repreneur. Car si aucun ne se manifeste, le site devra quand même fermer ", martèle Yannig Donius.

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Crédit photo de Une : HAMILTON/REA

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Portrait de la chloroquine

Élaborée dans l'entre deux-guerre et mise sur le marché en France en 1949 pour lutter contre le paludisme dans les régions coloniales, cette molécule est dérivée de la quinine. Depuis, elle est aussi utilisée pour d’autres indications thérapeutiques, notamment contre certaines maladies auto-immunes comme le lupus. Deux formules sont commercialisées en France par le laboratoire Sanofi : la Nivaquine (chloroquine sulfate)  et le Plaquenil (hydroxychloroquine), la formule qui a été utilisée contre le Covid-19 par le Professeur Didier Raoult pour son étude clinique à l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille.