Peu développé, Cuba mise sur un système de santé préventif et sur le large déploiement de ses médecins. Au mépris, parfois, de leurs conditions de travail.

Dans plus de 25 pays du monde, on les a vus débarquer avec leur blouse blanche : près de 2 000 médecins cubains ont prêté main-forte en Italie, au Qatar, au Pérou et même aux Antilles françaises pour lutter contre le Covid-19.

C’est loin d’être la première fois : depuis 1963, l’internationalisme médical est une arme diplomatique pour Cuba.

Cette année-là, des brigades blanches ont été envoyées en Algérie pour aider à gérer une crise sanitaire. Depuis, les médecins cubains ont exercé à Haïti après le tremblement de terre, à Tchernobyl, aux États-Unis après l’ouragan Katrina, ou encore en Afrique pour combattre Ebola.

En 2014, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et même l’ancien secrétaire d’État américain John Kerry avaient salué les actions menées par La Havane.

Une priorité nationale 

« Cuba est un pays relativement pauvre, mais qui reste une grande puissance médicale sur la scène internationale », explique Stéphane Witkowski, président du conseil de gestion de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL).

Cuba, un internationalisme médical 

Depuis la révolution, Cuba a officiellement fait de la « ​​solidarité internationale » un pilier de sa politique étrangère. Le gouvernement envoie des médecins dans le monde lors de catastrophe naturelle, d’épidémie ou de crise sanitaire.

Ces exportations de « ​​brigades blanches » sont payantes sauf pour les pays à faibles revenus. Entre 1959 et 2014, Cuba a réalisé près de 600 000 missions dans 158 pays.

Mais comment une petite île du tiers-monde peut-elle être aussi performante dans le domaine médical ?

En 2018, l’espérance de vie y atteignait 78,7 ans et la mortalité infantile 3,9 pour 1 000. Des indicateurs comparables à ceux des pays les plus développés comme la France.

Pour comprendre, il faut remonter à la révolution de 1959. À son arrivée au pouvoir, Fidel Castro fait de la santé une priorité nationale et crée un système public, universel et gratuit.

Dès lors, le gouvernement mise sur la prévention plutôt que sur le curatif (contrairement à la France). La culture de la santé est enseignée dès l’école, les Cubains sont sensibilisés très tôt aux gestes de prévention.

Formation de qualité 

Le système s’appuie sur un important maillage territorial. Des polycliniques et des médecins (appelés « médecins de famille » par les Cubains) sont déployés partout sur le territoire.

En Chiffres

8,4 

Nombre de soignants pour 1000 habitants en 2018

Ils ont à leur charge des groupes de personnes et des visites médicales sont réalisées pour prévenir les pathologies. Notamment pour dépister le Covid-19.

Ceci est possible grâce au grand nombre de soignants sur l’île : 8,4 pour 1 000 habitants en 2018, contre 3,2 en France.

Il faut dire que la formation de médecin – gratuite – est de haute qualité.

Elle dure six ans, mais dès la troisième année, les étudiants font des gardes dans des centres de soins et acquièrent une expertise à la fois théorique et pratique

Michel Faure

spécialiste de l’Amérique latine1

L’École latino-américaine de médecine (ELAM) est l’une des plus réputées au monde et accueille de nombreux étudiants étrangers. Les médecins cubains s’illustrent particulièrement dans certains domaines comme l’ophtalmologie, les biotechnologies, l’industrie pharmaceutique ou encore la recherche vaccinale.

Exporter des médecins, toucher des dollars 

« Ce système présente cependant de nombreuses lacunes, nuance Michel Faure. D’abord, le budget généreux, alloué de manière centralisée, est réparti sans tenir suffisamment compte des besoins. »

D’après les chiffres de l’OMS, Cuba consacre près de 11 % de son PIB à la santé, soit environ le même pourcentage que la France, pays beaucoup plus développé.

Mais le manque de médicaments ou d’équipements, notamment lié à l’embargo qui dure depuis 1962, pose problème à Cuba.

Si tous les hôpitaux comptent des médecins compétents, ces derniers, faute de moyens, pratiquent une médecine du tiers-monde

Michel Faure

spécialiste de l’Amérique latine1

Surtout, les conditions de travail des médecins cubains font l’objet de critiques.

« Les salaires perçus par les professionnels de santé sont insuffisants au regard de leur niveau de formation et de leur importance dans la société », note Salim Lamrani, maître de conférences à l’université de La Réunion, auteur de plusieurs ouvrages sur Cuba.

L’État prélève une partie des salaires pour financer le système de santé et les missions médicales. C’est aussi le cas pour les médecins qui partent en brigade à l’étranger.

« Ils reçoivent un salaire dérisoire, tandis que les pays les accueillant paient l’État cubain », ajoute Michel Faure.

Ces soignants, « ​qui sont encadrés et surveillés par des agents du gouvernement », n’ont d’ailleurs « ​​​​pas le choix de dire non, ils sont traités comme des produits d’exportation puisqu’ils sont la principale source de devises de Cuba »​, poursuit-il.

Cette exportation de services médicaux rapporte entre 8 et 11 milliards de dollars par an à La Havane.

En 2019, des plaintes pour « ​​​​esclavage » ont été déposées auprès de la Cour pénale internationale par deux associations (Prisoners Defenders, basée à Madrid et l’Union patriotique de Cuba, une ONG dissidente).

Il s’agit de « propos infondés », pour Stéphane Witkowski. En dépit de cette polémique, « le rayonnement international de Cuba n’a jamais été aussi fort », reconnaît Salim Lamrani.

« Pour la première fois, avec la pandémie, des pays développés ont fait appel aux médecins cubains. » Et la renommée de l’île pourrait encore grandir à l’avenir si, comme annoncé, Cuba arrive à produire son propre vaccin contre le coronavirus, pour l’heure en développement.

1. Auteur de Cuba en 100 questions, Tallandier, 2018

Moins d'influence en Amérique Latine

La Havane perd peu à peu de ses alliés les plus proches géographiquement.

Dans les années 2000, Cuba a profité du « virage à gauche » des gouvernements pour multiplier les coopérations.

Des «brigades blanches» ont largement été déployées au Brésil, en Bolivie ou encore en Équateur. Mais le récent tournant conservateur et pro-américain – avec l’élection de Jair Bolsonaro (Brésil) et le départ d’Evo Morales (Bolivie) – a restreint le rayonnement de l’île.

La Bolivie, le Brésil et l’Équateur ont mis un terme aux accords signés avec Cuba, renvoyant les blouses blanches et privant l’État cubain d’importants revenus.

Aujourd’hui, « ​​le castrisme a encore des fidèles chez les péronistes argentins ainsi qu’en Uruguay, détaille le spécialiste Michel Faure, mais la Colombie, le Brésil, le Pérou et le Chili sont ouvertement hostiles à Cuba. Le temps passe et le romantisme révolutionnaire n’exerce plus sur la jeunesse la même fascination ».

Seul le Vénézuéla a maintenu sa coopération médicale...