Danemark : un salaire étudiant, « utile pendant la crise sanitaire » pour éviter la précarité

En pratique

Danemark : un salaire étudiant, « utile pendant la crise sanitaire » pour éviter la précarité

Ce pays scandinave mise sur l’individu plutôt que sur la famille. Un système flexible qui coûte cher, mais que la population accepte de financer au nom de l’égalité des chances. À reproduire en France ?

Kirstine Boas a 23 ans. Elle habite à Aarhus avec son petit ami et étudie les langues et la littérature à l’université. En parallèle, la jeune femme occupe un poste de responsable de la communication dans une association. Ça lui plaît beaucoup, même si « ce n’est pas très bien payé ».

Ça lui est égal, elle sait que ses dépenses primaires – son loyer et ses courses – sont couvertes par son salaire étudiant (que l’on appelle ici SU pour « Statens Uddannelsesstøtte » ). Ses parents sont tous deux révérends, elle s’imagine bien professeure ou journaliste. Kirstine a une certitude : « Toutes les options me sont ouvertes. Au Danemark, que l’on vienne d’une famille riche ou pauvre, on part du même point. On peut devenir ce que l’on veut. » Vraiment ?

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Une bourse quasi universelle

En termes de politiques publiques à l’égard des jeunes, le Danemark a fait des choix très différents de ceux de la France. En misant sur l’individualisation, non sur la familialisation. Concrètement, cela signifie qu’à 18 ans, « les jeunes sont des adultes comme les autres », explique Tom Chevalier, chercheur au CNRS (Auteur de l’ouvrage La Jeunesse dans tous ses états).

Dans cette perspective, dès leur majorité, les Danois sont indépendants et leurs parents n’ont plus d’obligation alimentaire. Du côté des prestations sociales (chômage, etc.), il n’y a pas de limite d’âge, comme c’est le cas en France (pour obtenir le RSA, par exemple, il faut avoir 25 ans).

Les étudiants européens affluent au Danemark

Les étudiants issus de l’Union européenne qui viennent étudier au Danemark ont également le droit de bénéficier du salaire étudiant. La condition ? Travailler en parallèle pendant une dizaine d’heures hebdomadaires. C’est le cas de Thomas Soumoreille, Français de 23 ans qui étudie l’astrophysique. « Le SU couvre intégralement mon loyer et mes impôts. Et je paie les dépenses de la vie courante avec mon salaire. »

Les étudiants étrangers sont nombreux au Danemark et un débat national a commencé. Le fait qu’ils bénéficient de l’État-providence et, pour beaucoup, repartent après leur diplôme, n’est pas toujours bien vu. C’est ce que l’on appelle le « welfare chauvinism » (chauvinisme soci : en d’autres termes, « des prestations généreuses, mais seulement pour les nationaux ». L’idée est défendue par l’extrême droite danoise (Parti du peuple danois, Parti du progrès, Nouveau Droit).

Pour ce qui est des aides aux étudiants, là encore, on se base sur les revenus des jeunes. Par conséquent, en 2017, une bourse universitaire (d’en moyenne 809 euros par mois) était distribuée à 89 % des étudiants du premier cycle. En France, la bourse dépend du salaire des parents. Elle est versée à 38 % des étudiants

En chiffres

809

Le montant moyen en euros de la bourse universitaire reversée à 89 % des étudiants de premier cycle au Danemark.

Cette logique d’individualisation danoise est liée à une vieille tradition protestante, explique Tom Chevalier. Contrairement à la familialisation des droits sociaux, que l’on retrouve dans les pays de tradition catholique comme la France. Qui plus est, en Scandinavie, dès les années 1960, les partis de gauche (sociaux-démocrates) ont été au pouvoir pendant plusieurs décennies et ont mis en place un État-providence très généreux et universel.

« Avec l’idée d’égaliser l’accès à l’enseignement supérieur », poursuit le chercheur. C’est aussi pourquoi les études y sont gratuites.

Le principe de la deuxième chance

Mais les avantages ne s’arrêtent pas là pour les jeunes Danois. Il existe en effet des prêts d’État à des taux très favorables. « Un dispositif qui s’est avéré utile pendant la crise sanitaire, témoigne Kirstine Boas. Certains d’entre nous, qui n’ont pas pu exercer leur job en raison du Covid-19, ont eu besoin d’un complément financier. »

Côté logement, des appartements à loyer réduit sont également proposés aux étudiants et ils peuvent bénéficier d’aides au logement. Résultat ? « Je ne connais personne qui étudie à l’université et qui vit encore chez ses parents », ajoute Kirstine. Car si un jeune vit encore chez ses parents, sa bourse étudiante est beaucoup moins importante.

Au Danemark, il y a beaucoup moins d’heures de cours hebdomadaires qu’en France. Forcément, ça ouvre la possibilité d’avoir un emploi en parallèle.

Tom Chevalier

Chercheur au CNRS et auteur de l’ouvrage La Jeunesse dans tous ses états

Plus indépendants, les jeunes sont aussi très nombreux à avoir un job en parallèle de leurs études. Pour arrondir les fins de mois, payer les loisirs ou parce que c’est bien vu sur un CV. En 2015, 42,3 % des Danois de 20-24 ans cumulaient emploi et études, contre 19,3 % en France.

Il faut dire que le système universitaire le permet. « Au Danemark, il y a beaucoup moins d’heures de cours hebdomadaires qu’en France. Forcément, ça ouvre la possibilité d’avoir un emploi en parallèle », tranche Tom Chevalier. On constate, dans ce pays scandinave, une grande flexibilité.

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Alors qu’en France, les études supérieures sont vues comme un prolongement immédiat du lycée, au Danemark, on trouve plus de souplesse : « On fait des pauses, on travaille, on économise, on reprend ses études. Le système est structuré autour du principe de la deuxième chance, ce qui permet d’ouvrir des portes, d’offrir des formations à tous, souligne Aurélien Casta, sociologue et économiste. En France, c’est beaucoup plus rigide. On intègre mal les coupures et c’est plus dur de reprendre des études. »

Un système populaire

La flexibilité se retrouve d’ailleurs sur le marché du travail : les sorties et les entrées sont beaucoup plus fluides. « Pas de dualisme comme en France avec les CDI d’un côté, les CDD et l’intérim de l’autre », explique Tom Chevalier. Et comme les jeunes peuvent accéder à des aides publiques généreuses, le Danemark leur offre une sécurité. (On parle de « flexisécurité ».) En 2019, le taux de chômage des 15-24 ans se situait autour des 10 %, contre 19,6 % en France.

Toutes ces politiques, qui profitent aux jeunes, ont toutefois un coût considérable. Les impôts au Danemark sont donc élevés et les étudiants les paient aussi. Mais, comme le souligne le chercheur du CNRS, « la jeunesse est vue comme une ressource, on fait le choix d’investir dans celle-ci, dans l’avenir d’un point de vue économique et social. Il faut avoir une main-d’œuvre hyper-qualifiée, qui sera ultra-productive et permettra une forte croissance ».

Cela semble convenir aux Danois. Le niveau de confiance en l’État est très élevé. Comme le confirme Kirstine B : « Nous, sommes d’accord pour payer des impôts élevés, parce que nous pensons sincèrement que c’est ce système qui donne la chance à chacun de réaliser ses rêves.  »