Déconfinement : les Français préféreront-ils les cinémas aux plateformes de streaming ? 

En pratique

Déconfinement : les Français préféreront-ils les cinémas aux plateformes de streaming ? 

Les salles de cinéma continueront-elles d’exister après la crise sanitaire et les nouvelles formes de consommation de contenus audiovisuels ?

Les salles de cinéma vont-elles tenir le choc après des mois de fermeture ? Le quart de Français séduits, pendant la crise, par les plateformes américaines, va-t-il retourner en salles ? C’est toute la question qui se pose quelques jours après la réouverture des salles de cinéma du mercredi 19 mai 2021, contraintes de respecter des jauges et un couvre-feu à 21h. 

Kira Kitsopanidou, économiste du cinéma, de l’audiovisuel, et des nouveaux médias, reste optimiste : les salles de cinéma résisteront, fortes du soutien financier du système français, et de la place que continue à occuper la salle de cinéma dans la valeur d’un film.

Pourquoi elle ?

Kira Kitsopanidou est professeure à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 d’économie et d’histoire du cinéma, de l'audiovisuel et des nouveaux médias. Son expertise à la croisée des chemins entre l’audiovisuel, les nouveaux médias et le cinéma permet d’appréhender toute la question des plateformes de streaming et du cinéma.

Pour l'Eco. Aux Etats-Unis, de nombreuses salles de cinéma disparaissent, après avoir été fermées pendant des mois suite à la crise sanitaire. Pensez-vous que les salles de cinéma françaises, qui ont rouvert le 19 mai 2021, pourraient mieux traverser cette crise ? 

Aux Etats-Unis, les cinémas ont été livrés à eux même, mais en France, le système français a bien soutenu les salles de cinéma et le cinéma, avec la mise en place du chômage partiel et d’autres aides immédiates du CNC. Contrairement aux Américains, il y a en France une vraie politique de défense de la diversité du cinéma. 

Cette diversité passe par une aide financière à la production de films, mais aussi à la diffusion de ces derniers via les salles de cinéma. Cette volonté politique a permis aux salles de traverser cette période assez noire et difficile, alors que de nombreuses recettes n’étaient pas perçues. Je pense aux entrées, bien sûr, mais aussi à toutes les recettes annexes : comme les consommations de boissons, de pop-corn, toutes les ventes de goodies de films que proposent certains cinémas, les locations des salles pour des colloques, conventions, ou les projections hors films, avec d’autres formes de contenus comme le Metropolitan Opéra, ou le ballet Bolchoï… tout ceci n’a pas pu avoir lieu. 

Il faut savoir qu’en France, nous sommes le premier parc européen en termes de nombre de salles. Des villes de moins de 50 000 habitants bénéficient d’écrans, y compris d’écrans d’art et d’essai. Les ¾ relèvent néanmoins de la petite exploitation, souvent en difficulté. La sortie de quelques films peut faire la différence entre une bonne et une mauvaise année cinématographique. Ce maillage territorial et cette diversité sont issus d'une politique forte, la même qui leur permet de rouvrir leurs portes.

Les aides octroyées aux salles de cinéma suite à la crise sanitaire

En plus des dispositifs de soutien économique généraux qui ont pu aider les salles, comme le prêt garanti par l’Etat, le fonds de solidarité, la prise en charge du chômage partiel, ou encore des exonérations de charges, l’Etat a mis en place :

- un fonds exceptionnel doté de 50 millions d’euros pour compenser les pertes de recettes des salles de cinéma, 

- un fonds de 34,3 millions d’euros pour assurer la viabilité des salles de cinéma à court terme et à long terme, y compris pour les investissements de modernisation des salles. 

- des mesures pour encourager la sortie des films à la réouverture, malgré des jauges et le couvre-feu à hauteur de 17,7 millions d’euros.

Mi-avril, le centre national du cinéma (CNC) a annoncé de son côté un nouveau dispositif de sauvegarde.

Pour l'Eco. L’Américain moyen se déplace seulement pour aller voir les grosses franchises comme la saga Marvel : c’est une des raisons de la fermeture de cinémas aux Etats-Unis. Les Français sont-ils aussi friands de ces films à franchise ?

Le système français, qui a fait de la diversité culturelle son fondement, date de l’après-guerre. Il protège bien une certaine conception de la diversité artistique et culturelle. Jusqu’à présent, le public français a été friand de cinématographie française, et très curieux à l’égard d’autres cinématographies. Je pense que la période de confinement les a convaincus de la nécessité de cette expérience du vivre-ensemble lors d’une séance

Le public jeune est peut être un plus attiré par les franchises, effectivement, mais les exploitants ne baissent pas les bras, et grâce au soutien financier public, ils peuvent organiser toute une série d’initiatives pour aller à la rencontre de ce jeune public, le faire venir au cinéma, et leur faire voir autre chose que les franchises.  

Entre la pratique scolaire auprès des collégiens et des lycéens qui est très encadrée, où on leur fait découvrir des films qu’on a choisi pour eux, et le moment où ils deviennent autonomes, et où ils peuvent être un peu plus attirés par des films à franchise, il y a une période un peu cruciale où ils peuvent tourner le dos au cinéma. Mais les exploitants, y compris les multiplexes, sont extrêmement actifs : ils déploient des stratégies, des animations, pour faire venir le plus souvent ce jeune public au cinéma. 

Pour l'Eco. Les plateformes de streaming ont pris de plus en plus de place : Netflix a conquis presque un quart des Français, 19 % selon Médiamétrie, pendant le confinement. Pensez-vous que les salles de cinéma vont souffrir de cette nouvelle concurrence ? 

La salle de cinéma reste un lieu créateur de valeur pour le film. Ce n'est pas le cas des plateformes transnationales (de type Netflix, Amazon Prime, Disney Plus). Leurs catalogues sont tellement vastes, il est compliqué de se repérer entre tous ces contenus -pour elles, ce sont des contenus et non des propositions cinématographiques- adaptés selon les goûts et les préférences du consommateur. 

Netflix, c’est un peu le règne du pareil au même. En fonction de ce que décide leur algorithme, on risque de ne jamais tomber sur quelque chose de radicalement différent, nouveau, qui s’écarte de ce qu’on a déjà consommé. Avec Netflix, on explore juste la vastitude du même, conforté par ses propres choix culturels. Il y a clairement des limites à ces plateformes de streaming.

La salle de cinéma reste une fenêtre privilégiée, elle est ce qui crée le lien direct avec le public. On peut y créer des débats, des rencontres. Les salles de cinéma ne sont pas en voie de disparition. 

La situation peut être difficile, mais vous savez, on avait les mêmes interrogations quand la télévision est apparue. Or, ni la télévision, ni Canal+ n’ont tué le cinéma. Dans ces deux cas, on a compris qu’il y a des complémentarités à construire. C’est aussi ce qui va se passer avec les plateformes, qui vont maintenant plus contribuer à la production audiovisuelle nationale. 

Il peut y avoir une coexistence vertueuse entre plateformes et salles de cinéma. D’ailleurs les grandes plateformes achètent les salles de cinéma, comme Amazon. Et il ne faut pas oublier qu’une partie des recettes d’un film américain à portée internationale se fait hors des Etats-Unis (de 50 à 60%), précisément dans les salles de cinéma. Les plateformes continuent à être dépendantes de ces salles à l’international. La salle ne doit pas être juste un tapis rouge, elle doit continuer à avoir un rôle structurant dans l’économie du film : c’est tout l’enjeu.