Derrière la fabrication de l'information, des bataillons de pigistes

En pratique

Derrière la fabrication de l'information, des bataillons de pigistes

Pour produire ses contenus, le secteur des médias s’appuie sur une armée de sous-traitants, principalement des journalistes freelance, mais aussi quelques agences de presse spécialisées. Dans cette période de ralentissement économique, ils s'estiment mis de côté par les rédactions, dont ils sont pourtant salariés.

Ils sont les soutiers de l’info, les forçats du journalisme, les petites mains des rédactions. Sans eux, vos journaux, radios et JT sonneraient creux. Ces journalistes freelance ou « pigistes » sont rémunérés à l’article, au reportage, au son ou à la photo. Spécialistes ou généralistes, souvent très qualifiés et multicartes, ils sont une variable d’ajustement précieuse dans un secteur qui multiplie les plans sociaux.

Une réalité que soulignent les chiffres de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels : un peu plus de 35 000 cartes de presse ont été accordées en 2018, dont plus de 7 800 à des journalistes pigistes, soit 22 % des effectifs du métier.

En Chiffres

65 %

des premières demandes de carte de presse concernent des journalistes rémunérés  à la pige. 

Disponibilité et précarité

Au Journal du Dimanche (JDD), dont la rédaction compte une quarantaine de journalistes en poste, une quinzaine de pigistes sont régulièrement sollicités, comme l’explique Cyril Petit, le directeur adjoint de la rédaction : "La presse payante doit monter en gamme pour continuer à se vendre, ce qui implique de faire appel à des journalistes pigistes spécialisés, car nous ne pouvons pas couvrir toutes les spécialités en interne. Ils traitent les sujets pointus sur lesquels nous n’avons pas les compétences – les religions, par exemple. Nous avons aussi des pigistes qui couvrent pour nous certaines zones géographiques. Enfin, nous sommes aussi preneurs des enquêtes, des scoops et des exclusivités qu’ils peuvent nous apporter." 

Le phénomène n’est pas nouveau ; tous les types de médias pratiquent désormais cet outsourcing : papier, web, radio, télévision. Chez Radio France, par exemple, un service est dédié à la gestion du "planning" de ces précaires, lesquels doivent être disponibles 24 heures sur 24 pour remplacer au pied levé un présentateur à France Bleu, un reporter à France Info ou un rédacteur en chef à France Inter… Idem en télévision : nombre des journalistes qui font le pied de grue pour des chaînes d’info, sous la neige ou dans des manifestations, sont des pigistes, capables de réaliser des reportages comme d’assurer un "direct" – parfois avec leur propre matériel.

Avantage pour les rédactions : cette main-d’œuvre est disponible au quart de tour. "Les pigistes permettent aussi de réduire les charges fixes et la masse salariale des journaux", ajoute Cyrille Franck, directeur de l’ESJ Pro, à Paris, un centre de formation en continu pour les journalistes. D’autant plus que les tarifs des "piges" ne sont pas ou peu encadrés et varient du simple au sextuple. Si les plus expérimentés des pigistes peuvent gagner leur vie aussi bien que les journalistes en poste, les plus jeunes sont souvent confrontés à une grande précarité. "Quand les piges sont mal payées, la tentation est réelle de travailler de plus en plus vite pour essayer de mieux gagner sa vie", note Cyrille Franck.

Des journaux... sans rédaction

À côté des agences de presse d’envergure internationale comme l’AFP ou des agences photo, de plus petites agences spécialisées se sont créées qui proposent des articles « tout prêts », parfois même déjà mis en page. Certaines sont spécialisées dans les loisirs, le sport ou les mots croisés. Elles peuvent même produire de A à Z des numéros spéciaux ou des hors-séries, vendus clés en main. Un gain de temps pour les journaux, mais au prix d’une perte de cohésion sur la ligne éditoriale

La tentation du gratuit

La sous-traitance de l'information a-t-elle un impact négatif sur sa qualité ? Pas forcément, insiste Cyril Petit, du JDD : "Bien sûr, leur plume doit s’adapter à notre journal, car le lecteur ne doit pas voir que le papier qu’il lit a été écrit par un journaliste extérieur, mais cette externalisation ne se traduit pas par une perte de qualité." L’apport peut être encore plus fort quand les pigistes s’organisent en force collective. Daphné Gastaldi a co-fondé en 2014 le collectif européen de journalistes indépendants We Report.

"Le principal intérêt est de nous permettre de faire des enquêtes plus complexes et plus ambitieuses, en travaillant à deux ou trois journalistes. C’est aussi rassurant pour les rédactions qui font appel à nous", explique la journaliste de 32 ans. Les fruits de leurs investigations, publiés dans différents médias comme Mediapart ou Arte, ont par exemple révélé des affaires de pédophilie dans l’Église et dans le sport.

En quelques années, une trentaine de collectifs de journalistes pigistes ont éclos, à Paris comme en région. Ces professionnels de l’information érigent souvent le temps long comme une priorité absolue du travail d’enquête. Le temps, c’est ce qui manque cruellement aux journalistes en poste, de plus en plus pressurisés par leur hiérarchie.

D’autant que ces journalistes doivent faire face à la concurrence des blogueurs, gloires locales et autres experts plus ou moins qualifiés, une autre facette de la sous-traitance de l’information. "Certains responsables de rédaction, notamment en région, sont poussés par les propriétaires des journaux à aller chercher des contributeurs gratuits, explique Cyrille Franck. Ils proposent un peu de visibilité dans leurs colonnes ou sur leur site en échange de textes gratuits." Le contenu ainsi proposé n’a donc plus grand-chose de journalistique, mais le lecteur ne fait pas toujours la différence…

L’IA, future concurrente des journalistes ? 

L’avis de Cyrille Franck, directeur de l’ESJ Pro, à Paris, et fondateur du blog Mediaculture

"Les possibilités que l’IA et le traitement de données automatiques peuvent offrir sont regardées de près par certains patrons de journaux, y compris en France. Dans un journal local, l’IA peut permettre de traiter les informations indispensables, mais à faible valeur ajoutée journalistique (agenda des kermesses). Aux États-Unis, des agences sont spécialisées dans les live sportifs : les données des matchs sont recueillies sur le terrain par des petites mains, répertoriées par type d’action (buts, passes décisives, etc.). Il est ensuite possible de faire écrire automatiquement le résumé du match par la machine. Ce type de technologie peut aussi être utilisé pour envoyer sur les mails des abonnés des articles simples avec les résultats d’une élection sur un quartier ou une ville ou encore un bulletin d’alerte au tremblement de terre. Mais ce n’est pas demain qu’une machine pourra écrire un reportage de terrain !"