Néonicotinoïdes : Le terrible dilemme de la betterave

En pratique

Néonicotinoïdes : Le terrible dilemme de la betterave

Répandre des produits chimiques portant atteinte à la biodiversité n’enchante personne. Mais peut-on s’en passer sans voir les rendements s’effondrer ?

« Je ne récolte plus que 30 tonnes de betteraves par hectare. Nous en étions à 95 tonnes en moyenne depuis 2015 » : la récolte de la betterave sucrière, utilisée pour la production de sucre et de biocarburant, vient à peine de débuter quand Guillaume Gandon, agriculteur dans l’Aisne, prononce ces mots, début octobre. Le bilan s’annonce très mauvais. En cause : la sécheresse et la jaunisse, une maladie transmise aux plants de betteraves par un puceron ravageur.

L’agriculteur, qui est aussi vice-président de la Confédération générale des planteurs de betteraves, a donc accueilli avec soulagement la marche arrière du gouvernement sur l’interdiction des néonicotinoïdes.

Depuis deux ans, il lui était en effet interdit de semer des graines de plants de betteraves sucrières enrobées de ce type d’insecticide, suite à une loi votée en 2016 et portée par Barbara Pompili, alors secrétaire d’État chargée de la biodiversité.

La voici aujourd’hui ministre de la Transition écologique. Mais sous la pression de la filière du sucre, inquiète pour ses rendements et sa survie, Barbara Pompili a défendu un texte autorisant de manière temporaire ces néonicotinoïdes jusqu’en 2023. 

Première productrice européenne et exportatrice nette de sucre blanc, la France veut maintenir sa place, mais les militants écologistes ne sont pas d’accord.

Danger pour les oiseaux

Utilisées dans l’agriculture conventionnelle depuis le milieu des années 90, ces semences enrobées, moins coûteuses que les pulvérisations, facilitent la protection contre les ravageurs. Le succès commercial est énorme. Aujourd’hui encore, un tiers des insecticides vendus dans le monde sont des néonicotinoïdes. 

« Le problème, avec ces produits, c’est qu’ils ne sont absolument pas sélectifs » déplore le docteur Jean-Marc Bonmatin, chercheur en biophysique moléculaire au CNRS, à Orléans. « Ils tuent aussi bien les pucerons que les pollinisateurs, les invertébrés, le zooplancton, les libellules. »

En Chiffres

 80 %

des insectes volants ont disparu en 27 ans selon Jean-Marc Bonmatin, Chercheur en biophysique moléculaire au CNRS, à Orléans.

« Les populations d’oiseaux s’écroulent, faute de nourriture pour leurs petits, s’alarme le chercheur, qui rappelle que toute la chaîne alimentaire repose sur les invertébrés »

S’y ajoute l’impact sur notre santé : « Des pathologies liées au foie, au système immunitaire, des dérèglements hormonaux, le mauvais développement neurologique des fœtus y sont liés. »

Armer les coccinelles

Répandre des insecticides, c’est dangereux, mais comment s’en passer ? Chaque culture, chaque maladie, chaque pesticide, a ses particularités. À chaque fois, il faut trouver une alternative. « Quiconque déclare qu’il existe des solutions pour se passer des insecticides sans dire que cela demandera un temps d’adaptation ne tient pas un discours honnête, estime David Gouache, agronome au sein de Terres Inovia. Il faut résoudre le problème de manière systémique et ne pas enlever une brique au système de manière isolée. » Autrement dit, ne pas interdire certains insecticides sans accompagner une évolution globale des méthodes de production.

Parmi les pistes à envisager : il y a ce que Jean-Marc Bonmatin appelle le « sandwich naturel ». « Pour neutraliser les pucerons responsables de la jaunisse, on peut favoriser le développement de leurs prédateurs naturels, comme les coccinelles. Cela régule naturellement leur présence ».

« Réintroduire des coccinelles, d’accord, c’est une solution, mais à l’échelle d’un jardin potager. Ce n’est pas rentable sur de grandes surfaces, répond le betteravier Guillaume Gandon. Je cultive 50 hectares de betteraves, il y a environ 100 000 pieds par hectare et il faut cinq coccinelles par pied pour que ce soit efficace… je vous laisse faire le calcul. Le coût d’une réintroduction serait astronomique ! »

Des lueurs de progrès

L’objectif de diminution du recours aux produits phytosanitaires de 50 % en 10 ans, reporté à 2025, est loin d’être atteint. Mais des avancées sont possibles. En 2017, une étude publiée par l’INRA et le cabinet d’expertise-conseil Agrosolutions affirmait qu’on pourrait réduire de 30 % le recours aux produits phytosanitaires (herbicides, fongicides et insecticides) tout en conservant la même rentabilité, à condition d’accompagner pendant un temps les exploitants au sein d’une filière réorganisée.

Entretenir des haies, combiner plusieurs plantes sur une même parcelle, cela aide… sans suffire. Dans certaines cultures, des maladies ont été éradiquées grâce à des semences génétiquement modifiées. Guillaume Gandon fonde donc ses espoirs en ce sens. Mais les temps du législateur, de l’agriculteur et du chercheur diffèrent. « Des centaines de techniques existent pour brasser la diversité génétique, pas seulement l’OGM, encore faut-il que des financements pour la recherche suivent », lance l’agronome David Gouache.

Création de valeur environnementale

Au-delà de la génétique, tout le système de production est à repenser. Le puceron vert n’arrive qu’en avril, pourquoi ne pas planter plus tard ? Impossible pour les betteraviers dépendant des coopératives, à qui ils vendent leur production et qui dictent le calendrier pour rentabiliser au mieux la récolte.

« Utiliser moins de pesticides est possible, à condition d’accepter que les rendements soient plus faibles et les coûts de production plus élevés » souligne Marion Desquilbet, économiste à la Toulouse School of Economics. Or, le modèle agricole traditionnel en vigueur depuis les années 60 vise au contraire à produire en grandes quantités et à assurer des prix bas, concurrentiels sur le marché mondial des matières premières.

Et les conditions d’attribution des aides agricoles, qui représentent 70 % des revenus d’une exploitation, ne favorisent pas l’évolution vers un modèle plus respectueux de la biodiversité. « Actuellement, la plupart sont attribuées sans critères environnementaux. Entre 2014 et 2020, il n’y a pas eu de contraintes concrètes sur le verdissement des méthodes », juge Marion Desquilbet. Selon elle, les externalités négatives causées par les pesticides doivent être prises en compte pour comparer l’efficacité économique des méthodes agricoles. 

Le traitement de l’eau pour éliminer les résidus de nitrates et pesticides, les soins liés aux maladies professionnelles agricoles, les atteintes à la biodiversité sont autant de « coûts cachés » non pris en compte lors de l’évaluation de la performance de l’agriculture conventionnelle.

Au bout du compte, se passer des insecticides nécessite de repenser le modèle économique des filières agricoles et d’accepter de dépenser plus, que ce soit pour les coopératives ou, in fine, pour le consommateur.