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E-sport : les raisons de la levée de fonds exceptionnelle de l'équipe Vitality

Robin Richardot

Avec une levée de fonds de 14 millions d’euros cette semaine et l’ouverture prochaine d’un espace au centre de Paris, la Team Vitality s’impose un peu plus comme le premier club français d’e-sport. Cette véritable entreprise assume de s’inscrire dans les pas des plus grands clubs de sport traditionnel. Décryptage avant la finale mondiale du jeu League of Legends, dimanche à Paris

La Team Vitality peut avoir le sourire. Et ce malgré son absence à la grande finale des Worlds de League of Legends (LOL) qui aura lieu ce dimanche à Paris.  L’équipe d’e-sport numéro 1 en France a présenté ce mercredi son nouveau QG dans le IIIe arrondissement de la capitale. Un espace de 1000m2 qui fait office de bureaux, mais aussi de cybercafé et de boutique pour les fans.

Surtout, la formation a levé cette semaine 14 millions d’euros, portant sa récolte d’argent frais à 34 millions d’euros en moins d’un an. Un record pour le monde de l’e-sport. Une somme qui pourrait même faire pâlir les startups françaises les plus ambitieuses et qui n’a rien à envier à certains chiffres cités dans les sports plus traditionnels. C'est même un montant équivalent aux budgets de certains clubs de première division de football !

Éco-mots

Levée de fonds

Acte par lequel une entreprise se finance auprès d’investisseurs autres que des organismes de crédit.

Fabien Devide et Nicolas Maurer, co-fondateurs de l’équipe en 2013, ne le cachent pas : ils s’inspirent pleinement de l’industrie du sport. Ils estiment que dans quelques années, une dizaine d’équipes domineront les compétitions de jeux vidéo. Tout comme une dizaine de clubs dominent actuellement la planète football. Vitality veut faire partie du gratin mondial. Pour cela, il faut une puissance financière significative pour se développer.  

Images vitality
Joueurs de l'équipe Vitality aux finales du Lol Open Tour en 2018. Crédit photo Vitality.

La team à l’abeille peut compter sur un solide investisseur. Le milliardaire indien Tej Kohli, via le fonds d’investissement Rewired.GG, ne veut pas s’arrêter aux 34 millions levés. Il vise carrément le milliard d’euros. De quoi positionner le club comme un acteur clé dans secteur.

« On est au début d’une vague qui s’annonce et on sera aux premières loges quand cela va arriver », sourit Tej Kohli, prenant exemple sur les sites d’e-commerce ou les réseaux sociaux, qui ne faisaient pas l’unanimité non plus à leur lancement.

Selon le cabinet d'études de marché Newzoo, l'e-sport devrait déjà générer 1,1 milliard de dollars de revenus cette année. La vision de l’actionnaire est claire : se positionner sur un loisir qui séduit de plus en plus les jeunes, dans un contexte de progression constant des ventes de jeux vidéo.

1,1 milliard de dollars

Revenus générés par le e-sport en 2019 selon le cabinet d'études de marché Newzoo

Des marques reconnues

Même avec un si généreux investisseur, l’entreprise doit construire un modèle d’affaires tenables pour payer ces 45 joueurs pros et sa cinquantaine d’encadrants techniques. Elle peut déjà compter sur le sponsoring de marques, qui représente 60 à 70 % de ses revenus.  Ses principaux soutiens : Orange, Red Bull, Adidas et Renault, qui sont intéressés par son audience jeune qu’ils espèrent transformer en client. A l’instar des clubs de foot professionnel, le club d’e-sport a réussi à attirer des annonceurs puissants non endémiques à leur activité.  Pour quels montants ? « Au minimum plusieurs centaines de milliers d’euros », glisse de manière évasive Flo Gutierrez, directeur marketing de l’équipe. Les ambitions sont là : « On parle parfois de budget à sept chiffres, précise Nicolas Maurer. C’est pourquoi certaines marques sont encore réticentes. Ce sont des budgets parfois supérieurs à ceux demandés par des clubs de foot ! ». 

180 000 euros annuel

Salaire que peut toucher un joueur de l'équipe Vitality, dans le top 3 mondial, sur le jeu le plus populaire de l'e-sport League of Legends.

Maillots réels et virtuels

Adidas n’hésite pas à afficher ses stars du basket (James Harden) aux côté de ceux de l’esport (Gotaga, le joueur le plus titré français). Et c’est justement auprès de la marque à trois bandes que Vitality espère progresser dans la vente d’objets dérivés.  A la boutique parisienne, on trouve des bandanas, des baskets ou des casquettes à l’effigie du club. Le plus gros succès commercial reste les maillots (à environ 80€), très semblables aux maillots de football. « On utilise les mêmes matières et techniques de flocage », précise Flo Gutierrez. L’équipe aura vendu « plusieurs dizaines de milliers » de tenues l’année dernière. « On veut aussi créer une marque de lifestyle, des T-shirts que l’on peut porter tous les jours », ajoute Pauline Guillonnet, directrice de l’exploitation de l’équipe.

La Team Vitality peut aussi capitaliser sur une carte maîtresse que ne possèdent pas les clubs de sport traditionnel : la vente de produits digitaux. Le club va ainsi proposer des items à son effigie dans les jeux vidéo. « Cela peut être un camouflage d’une arme dans Counter-Strike ou un maillot dans FIFA », poursuit Pauline Guillonnet.

Maillots de l'équipe Vitality

Bientôt une arène ?

Deux secteurs échappent encore toutefois au modèle économique de la Team Vitality : les droits de diffusion et la billetterie, deux des plus importantes sources de revenus de l’industrie du sport traditionnel. L’e-sport se diffuse majoritairement sur Twitch, une plateforme de streaming gratuite. La chaîne L’Equipe diffuse certaines compétitions alors que France TV Sports diffusera ce dimanche la fameuse finale mondiale de LOL. Mais les revenus issus des retransmissions sont encore très faibles, sans doute la faute à une culture du streaming gratuit encrés chez les fans. 

Pour gérer la billetterie, il est nécessaire d’évoluer dans sa propre arène.  Les clubs de foot et de baskets l’ont bien compris. En étant propriétaire de son infrastructure, il est possible de multiplier les événements et donc les recettes.  « On doit avoir des équipes professionnelles qui ne soient plus hors-sol », estime l’adjoint à la mairie de Paris en charge du sport. La Team Vitality peut déjà profiter de ses quartiers au Stade de France et de sa V.Hive, qui n’a cependant pas vocation à être rentable à court terme. « C’est plus une brique pour construire la marque », nuance Nicolas Maurer. Mais en cas de succès, le club ne s’interdit pas d’ouvrir d’autres structures en France ou à l’étranger. Mais d’ici là, comme tout club sportif, le vrai succès passe avant tout par la compétition.