Economie grise : quand la crise du Covid-19 stimule l'innovation

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Le confinement n’a pas anéanti l’économie informelle. Face à l'urgence de la situation, des libertés ont été prises vis-à-vis du cadre législatif, stimulant parfois les innovations, estime Sylvain Bureau, directeur de l’institut Jean-Baptiste Say d'ESCP.

Pour l'Eco : Pour combler la pénurie, particuliers et entreprises ont fabriqué des masques sans cadre normatif précis, du moins les première semaines. Cet exemple démontre-t-il que l'économie "grise" a prospéré pendant la crise du Covid-19 ? 

Sylvain Bureau : Lorsque l’Etat ou les entreprises sont défaillantes, des dynamiques - parfois la débrouille - viennent compenser ces failles. Le Covid-19 a ébranlé notre société de la certitude, qui se base sur des standards et des convictions fantasmées ou réelles. Le paradoxe, c'est que nous ne sommes pas capables de prévoir, planifier, prédire. Malgré nos certitudes, nous recourrons à des logiques plus informelles, improvisées, émergentes. En temps de crise, nous sommes forcés de prendre des distances face à la législation pour réagir rapidement. Certaines initiatives peuvent ensuite devenir une forme de normes, des solutions, voire des éléments de business. Ces initiatives concernent donc les particuliers, les entreprises, mais aussi les Etats. Et parfois les différentes forces agissent de concert.

Rappelons-nous l’opération Dynamo, improvisée par le gouvernement britannique en juin 1940. Acculée à Dunkerque par les Allemands, l’armée anglaise doit être évacuée par bateaux. Or, la Couronne britannique ne dispose pas de la flotte nécessaire. Les particuliers ont été appelés en renfort. L'effort de guerre a fonctionné. La même stratégie aurait pu être appliquée pour les masques : le gouvernement français aurait pu reconnaître son erreur et inciter à “l’effort de guerre”, champs lexical d’ailleurs utilisé par le Président lui-même.

Quelles autres "transformations" ont outrepassé les lois ? 

On peut s’interroger sur la légalité du déploiement en urgence des pistes cyclables dans les grandes villes. Le cas de l’hydroxychloroquine est aussi un bon exemple : soigner avec cette molécule constituait une forme de bricolage, mais la tentative était nécessaire pour trouver des moyens de soigner les gens. Le processus de validation a été outrepassé. A l'hôpital, les normes hiérarchiques ont été cassées, le protocole administratif hyper rigide a un temps disparu. Dans l'urgence, la pratique a libéralisé le cadre. Ces décisions exceptionnelles ne doivent pas faire oublier que les protocoles sont des garde-fous. 

Ces innovations se normaliseront-elles lors du retour à la normal ? 

Ces solutions ad hoc structurent à terme la sortie de crise. Sur le télétravail ou le vélo, on n'imagine mal un retour à l’état antérieur. Le contrainte nécessite l’improvisation, l’agilité des acteurs à un niveau massif, et ça finit par s'institutionnaliser. Souvent, l’innovation est sous-performante mais donne des pistes d'amélioration. Deux trajectoires se dessinent alors : le bidouillage qui ne respecte rien disparaît, certaines pratiques génèrent au contraire de nouvelles idées. Il n’y a pas de vérité absolue : ces moments-là sont des moments d’apprentissage et de désapprentissage. 

En période de crise, toute société s’organise, plus ou moins formellement : coup d’oeil sur l’économie des gangs 

Dans un contexte paupérisé, l’économie de la débrouille et de la survie prévaut sur le reste”, explique Sylvain Bureau. Il se réfère aux travaux de Sudhir Venkatesh. Etudiant en sociologie dans les années 90, l’Américain a infiltré un des gangs de Chicago et suivi pendant 6 ans la vie de la cité. Il en retient un carnet de comptes et une organisation très proche d’un État, bien qu’informelle : avec un impôt sur l’économie souterraine, le gang assurait la sécurité du quartier. Trente ans plus tard, l’économiste de la criminalité Clotilde Champeyrache observe elle aussi que les réseaux de délinquance se substituent à l’Etat : pendant le coronavirus, les mafias ont distribué en Colombie ou au Brésil des masques et des paniers d’alimentation aux familles les plus précaires. Avec la crise économique, elle craint que les personnes récemment tombées au chômage soient recrutées par ces réseaux informels et qu'ils finissent par acquérir plus de légitimité sociale.