1. Accueil
  2. En vrai
  3. La fabrique de l'éco
  4. Élections américaines : “C’est presque toujours le plus riche qui gagne”

Élections américaines : “C’est presque toujours le plus riche qui gagne”

Par Clément Rouget

Avec force et fracas, le multimilliardaire Michael Bloomberg s’est lancé dimanche 24 novembre dans la course à la Maison Blanche. De quoi secouer les autres candidats à l’investiture démocrate, décidés à lutter contre l’influence des ultras-riches et des grandes entreprises dans les élections. Décryptage avec Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et expert des États-Unis. 

Corentin Sellin

Corentin Sellin est professeur agrégé d'histoire et expert des États-Unis. Il est co-auteur des "États-Unis et le monde de la doctrine de Monroe à la création de l'ONU (1826-1945)" aux éditions Atlande.

Pour L'Éco. En quoi l’entrée de Michael Bloomberg dans la course à la Maison Blanche bouleverse-t-elle les primaires démocrates ?

Corentin Sellin. Jamais un individu aussi riche ne s’est présenté à la Maison-Blanche. L’ancien maire de New York, 8e fortune des Etats-Unis avec plus de 50 milliards de dollars, possède une force de frappe financière qui lui permet d’autofinancer son parcours politique, et donc, de dépenser sans limites. 31,7 millions de dollars de publicité politique ont déjà été injectés en une semaine.

Clip d'entrée en campagne de Michael Bloomberg, diffusée sur les chaînes américaines

Michael Bloomberg a annoncé vouloir dépenser au moins 100 millions de dollars. Et il est tout à fait capable de dépenser jusqu’à un milliard ! La candidature du milliardaire, après celle du milliardaire Trump en 2016 - Bloomberg est 17 fois plus riche que le président en exercice -, marque l’émergence d’un nouveau phénomène : les ultra-riches, plutôt que de financer les campagnes, se lancent eux-même à la conquête du pouvoir. 

Qui-suis je ?

Michael
Bloomberg

Âgé de 77 ans, il a construit cette fortune dans les médias. En 1981, il a fondé une agence de presse, qui porte son nom, d’abord financière, économique et boursière, devenu un média global extrêmement profitable.

_________________________

En France, le financement des campagnes est à la fois public et privé, mais les montants sont strictement encadrés. Ce n’est donc pas le cas aux Etats-Unis ? 

Il existe officiellement aux États-Unis un système de financement public. Comme en France, les pouvoirs publics remboursent les frais de campagne. Non obligatoire, basé sur le volontariat, et très encadré, il a été progressivement délaissé par les candidats car il imposait des limites dans l’utilisation des fonds. 

Les candidats privilégient donc les financements privés. Les dons directs aux candidats sont l’un des modes de financement historique. Il est toutefois plafonné à 2800 dollars par individu. Mais, en 2010, un arrêt de la Cour Suprême a profondément modifié le financement des campagnes électorales. Au nom de la liberté d’expression - garantie par la Constitution - les entreprises sont autorisées à dépenser sans limites. Une seule contrainte : les acteurs économiques ne peuvent financer directement une campagne, mais uniquement un message ou une action qui dénigrera ou bénéficiera à un candidat. Cet argent est collecté dans ce qu’on appelle les Super PAC, les comités d’actions politiques, pilotés par les grands donateurs (industriels, etc.). Ils sont théoriquement indépendants des candidats. Mais seulement théoriquement.

Super PAC
Priorities USA, un des principaux Super PAC en faveur des démocrates. Il a levé 176 millions de dollars en 2016 en faveur d'Hillary Clinton.

Éco-mots

Super PAC

Un comité d'action politique (en anglais, political action committee ou PAC) est le nom communément utilisé aux États-Unis pour désigner une organisation privée dont le but est d'aider ou au contraire de gêner des élus politiques.

À quel point l’argent est-il clé pour un candidat ?
La capacité d'autofinancement de Bloomberg lui offre un avantage comparatif très important par rapport aux autres candidats. En dépensant autant, si vite, il fait ce qu’évidemment aucun autre candidat “normal” ne peut faire. Les autres candidats sont, eux, obligés de lever de l’argent auprès de gros donateurs à l’occasion d’événements privés, et ils y passent de plus en plus de temps. Dans un pays aussi vaste que les États-Unis et dans une course aussi longue que la présidentielle américaine, ne pas courir après l’argent est crucial. 

Joe Biden, ancien vice-président d'Obama et candidat démocrate, en courte visite à Portland, pour une levée de fonds lors d'un dîner privé.

Tous les candidats donnent-ils autant d'importance à l'argent ?

Le recours à un financement débridé apporté par des milliardaires est très impopulaire chez les électeurs démocrates. Deux candidats de l’aile la plus progressiste du parti rejettent en bloc cette logique de financiarisation de la vie démocratique : Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Pour eux, pas de contributions des gros donateurs ni des entreprises via les Super PAC. Ces compétiteurs veulent être financés exclusivement par des petits donateurs, symbole d’une vision démocratique de leur campagne. Ils misent sur le nombre pour lever suffisamment d’argent. Cette formule a déjà été appliquée avec succès par Sanders en 2016, lors de la primaire face à Hillary Clinton. 

Les 4 principaux candidats démocrates à la Maison Blanche pour 2020.
Quatre des principaux candidats démocrates à la Maison Blanche lors d'un débat télévisé. De gauche à droite : Pete Buttigieg, Elizabeth Warren, Joe Biden et Bernie Sanders.
Crédit photo : RUTH FREMSON/The New York Times-REDUX-REA

L’argent est toutefois un critère de choix pour remporter l’étape présidentielle finale. Candidat à sa propre réélection en 2020, Donald Trump a déjà levé deux fois et demi plus d’argent que le meilleur candidat démocrate. Ses donateurs sont issus des secteurs de l’énergie, des hydrocarbures et des assurances privées de santé. Se pose alors une question cruciale pour les Démocrates : faut-il accepter le financement privé pour battre le président sortant ? 

Les élections présidentielles américaines sont-elles condamnées à une course effrénée à l’argent ?

Les deux candidats démocrates souhaitent un revirement de la jurisprudence ayant autorisée les Super Pacs. Ils veulent réguler le financement politique afin de limiter l’influence des milliardaires dans la vie politique. C’est un principe très fort au sein de la gauche américaine. Ce qui explique la réaction extrêmement violente de Bernie Sanders lors de l’entrée en campagne de Bloomberg : “nous ne croyons pas que les milliardaires ont le droit d’acheter cette élection.

Le niveau d’argent collecté garantit-il la victoire finale  ?

Globalement, c’est toujours le plus riche qui gagne... jusqu’à l’élection de Donald Trump. Le candidat républicain et son adversaire démocrate ont collecté autant d’argent, mais leur utilisation a été radicalement différente. L’argent n’empêche pas la stratégie politique. Alors qu’en 2016, Hillary Clinton a mené une campagne traditionnelle (spot tv, etc) et donc très coûteuse, les équipes de Trump se sont focalisées sur la communication numérique et les réseaux sociaux. Cette approche fut moins cher et plus efficace. Le scénario pour 2020 semble se reproduire.

Copyright photo de Une : SARAH SILBIGER/The New York Times-REDUX-REA