Entre pénibilité et santé, les lents progrès du travail

En pratique

Entre pénibilité et santé, les lents progrès du travail

1978 : une première enquête sur les conditions de travail révèle que de nombreux métiers comportent une part de souffrance nuisant à la santé. 2020 : le constat est plus que confirmé et s’étend désormais aux cadres, même en télétravail, pendant le confinement.

Parmi les points qui ont cristallisé les oppositions au projet de réforme des retraites, entre fin 2019 et début 2020, figure le sujet de la pénibilité. Un thème complexe, car mouvant. La pénibilité du travail est non seulement une notion récente et mal définie, mais en plus, elle est difficile à objectiver et à mesurer.À la fin des années 1970, les récits à la Zola tel Germinal semblent appartenir à un autre siècle. Sortie des Trentes Glorieuses, la France s’est peuplée de cols blancs et le secteur des services représente près de la moitié de l’activité. L’agriculture et l’industrie se sont largement modernisées avec la mécanisation et l’automatisation. L’amélioration des conditions de travail permet à chacun de jouir d’un repos bien mérité et de congés payés. À l’exception sans doute de l’automobile, les usines sales et bruyantes disparaissent, victimes de la délocalisation et du développement de la sous-traitance.

Le travail serait-il devenu une simple activité professionnelle, enfin débarrassée de la notion de « torture » que suggère l’étymologie (tripalium) du mot ?

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La construction montrée du doigt

En 1978, le ministère du Travail et l’Insee lancent une première enquête sur les conditions de travail. Elle sera menée par un statisticien, Serge Volkoff, et une économiste, Anne-Françoise Molinié. Leurs conclusions sont édifiantes : contrairement à ce que des décennies de progrès social et technique pouvaient laisser à penser, le travail n’est pas devenu une partie de plaisir pour tout le monde. Menée auprès de 20 000 salariés, l’enquête met en lumière les difficultés vécues par nombre d’entre eux : les horaires décalés, le travail de nuit, les efforts physiques, mais aussi les tâches répétitives, le travail à la chaîne et, fait nouveau, les « empêchements de parler » qui frappent certains ouvrières et ouvriers. La notion de pénibilité revient dans le débat économique et social, l’Insee réitère l’enquête de manière périodique à partir de 1984 et complète le dispositif par d’autres études statistiques.

Au fil des résultats, la notion de pénibilité se précise : selon l’enquête Sumer (Surveillance médicale des expositions des salariés aux risques professionnels) de 2010, elle concerne d’abord les ouvriers, puis les employés de commerce et de services. Les secteurs les plus exposés sont la construction, l’industrie manufacturière, le secteur du traitement des déchets et l’agriculture. Les salariés qui exercent des fonctions de production, d’installation, de manutention ou de nettoyage sont plus exposés que la moyenne.

Travail pénible pour 50 % des actifs

Les jeunes sont eux aussi plus concernés, mais les salariés de plus de 55 ans sont largement exposés dans certains secteurs tels que l’industrie manufacturière. La pénibilité s’étend aux contraintes d’organisation subies par les salariés, notamment le manque d’autonomie.

Au fil de l’évolution des postes de travail et des métiers, d’autres facteurs de pénibilité apparaissent, comme les Troubles musculo-squelettiques (TMS) subis par les salariés – le plus souvent des femmes – qui travaillent comme caissières dans les supermarchés et effectuent inlassablement le même geste. Mais ils touchent aussi les préparateurs de commandes ou les manutentionnaires dans les entrepôts logistiques, les femmes de ménage dans les hôtels… Vigiles, caristes, agents d’entretien ou de maintenance, personnel des Ehpad, sont également soumis à des formes diverses de pénibilité – qui est plus que jamais ressentie.

Les facteurs de pénibilité

Au titre de l'environnement physique agressif :

  • Les interventions et le travail en milieu hyperbare (sous fortes pressions) ;
  • Les températures extrêmes ;
  • Le bruit (sous certains critères)

 Au titre des rythmes de travail :

  • Le travail de nuit (sous certains critères)
  • Le travail en équipes successives alternantes, avec au moins une heure de travail entre minuit et 5h ;
  • Le travail répétitif caractérisé par la répétition d’un même geste, à une cadence contrainte, imposée ou non par le déplacement automatique d’une pièce ou par la rémunération à la pièce, avec un temps de cycle défini.

Quatre critères ne sont plus comptabilisés : les vibrations mécaniques, les risques chimiques, les postures pénibles et la manutention des charges lourdes. Les employeurs n'ont plus à déclarer les salariés exposés à ces quatre facteurs.

Dans une note publiée en janvier 2020, l’IFOP indique que 50 % des actifs déclarent exercer un métier « tout à fait » ou « plutôt » pénible, dont plus d’un quart se sent très exposé. « La pénibilité physique n’a donc pas disparu, loin s’en faut, de l’univers professionnel et le degré d’exposition à cette pénibilité physique influe très clairement sur le rapport au travail et à la retraite », soulignent les experts de l’IFOP dans cette note.

Retraites et Inégalités biologiques

En effet, et c’est là tout le cœur du débat autour de la pénibilité dans le cadre de la réforme des retraites, l’idée est fortement ancrée en France que la retraite doit venir « compenser » une vie professionnelle difficile. « On sait très bien qu’on n’a pas la même espérance de vie que les cadres ; l’allongement de la vie, c’est très bien, mais nous, on sera dans quel état ? On aura cotisé toute notre vie, mais on ne pourra pas en profiter », explique par exemple une femme de 50 ans, employée dans la grande distribution, citée dans la note de l’IFOP.

Un argument qui est aujourd’hui à la base des discours syndicaux. « Des centaines de milliers de travailleurs subissent aujourd’hui dans leur corps des situations pénibles, c’est normal qu’ils puissent partir plus tôt en retraite », rappelait ainsi Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, en février 2020. Ce raisonnement s’appuie sur une réalité scientifique. L’espérance de vie dite « en bonne santé » varie considérablement selon les catégories socio-professionnelles. Selon les données de l’Insee (datant de 2016) un ouvrier âgé de 35 ans pouvait espérer vivre en bonne santé jusqu’à 77,6 ans, alors qu’un cadre pouvait vivre jusqu’à 84 ans, soit un écart de six ans ! Une femme ouvrière pouvait, elle, espérer vivre 84,8 ans, alors qu’une femme cadre pouvait imaginer souffler ses 88 bougies.

En Chiffres

6 ans

Ecart entre l'espérance de vie d'un ouvrier masculin et celle d'un cadre.

Il ne serait donc que justice que les ouvriers puissent bénéficier de bonifications en termes d’âge de départ à la retraite pour corriger cette inégalité biologique. Personne, du reste, ne remet réellement en question ce postulat en France. « C’est une réflexion profondément humaine que de s’interroger sur le temps passé en activité et celui passé à la retraite », reconnaissait d’ailleurs Éric Woerth, alors qu’il était ministre du Travail et à la manœuvre sur la réforme des retraites de 2010.

En 2012, pour la première fois, une loi définit 10 facteurs de pénibilité, « garantissant l’avenir et la justice du système de retraites ». Ces 10 facteurs se répartissent en trois catégories : les contraintes physiques marquées (manutention manuelle de charges, postures pénibles, vibrations mécaniques), l’environnement physique agressif (agents chimiques dangereux, travail en milieu hyperbare, températures extrêmes, bruit), certains rythmes de travail (travail de nuit, travail en équipes successives alternantes, travail répétitif). La loi généralise également l’obligation de prévention de la pénibilité pour les employeurs, rôle qui sera notamment dévolu aux Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT).

La dimension « psy »

En janvier 2014, les syndicats remportent une deuxième bataille. Une nouvelle loi crée un « compte personnel de prévention de la pénibilité ». Ce dispositif permet aux salariés d’accumuler des points qui leur permettront de valider des trimestres supplémentaires de retraite. Mais ce n’est pas l’unique intérêt de ce « compte pénibilité » : il s’agit également d’inciter les entreprises à améliorer les conditions de travail et d’accompagner les salariés qui souhaitent changer de métier, via la formation professionnelle.

Mais en 2017, sous la présidence d’Emmanuel Macron, l’édifice patiemment échafaudé par les organisations syndicales et patronales pendant des années s’affaisse en partie. Quatre facteurs ne seront plus pris en compte dans la mesure de la pénibilité, au motif qu’ils seraient trop difficiles à mesurer : manutention des charges lourdes, postures pénibles, vibrations mécaniques et agents chimiques dangereux. Quant au mot « pénibilité », il disparaît de l’intitulé du compte éponyme, qui devient simplement « compte professionnel de prévention ».

Les pays du Nord préfèrent la prévention  

La pénibilité est-elle une notion franco-francaise ? Presque. Interrogé sur le sujet, un expert britannique des politiques économiques et sociales ignorait jusqu’à la traduction anglaise du mot. La Commission européenne y a néanmoins consacré une note en juin 2016. Il en ressort que l’approche française – la pénibilité se traduit dans l’Hexagone par un avantage en termes de retraites – se retrouve dans quelques pays du Sud et d’Europe. En revanche, les pays anglo-saxons et ceux du nord de l’Europe préfèrent aborder le problème sous l’angle de la prévention plutôt que sous celui de la remédiation. D’autres pays, enfin, ont mis en place un mélange des deux approches. Une chose est certaine : il n’existe aucune harmonisation européenne en la matière !  

Consulter l’étude complète : Retirement regimes for workers in arduous or hazardous jobs in Europe. A study of national policies 2016.

Depuis, les débats montrent toute la complexité de la notion de pénibilité et de sa mesure. Non seulement la perception des conditions de travail et des contraintes professionnelles est une notion éminemment variable et subjective, mais encore, le cadre est mouvant. Avec la mise en lumière des questions de harcèlement au travail ou de burn out, la notion de la pénibilité doit-elle par exemple s’étendre à la sphère psychologique ? Une question loin d’être anodine. Car la pénibilité, qui reste fortement marquée par l’opposition entre cadres et non-cadres, changerait alors de dimension.