Inégalités salariales : les racines profondes de la « pénalité maternelle »

En pratique

Inégalités salariales : les racines profondes de la « pénalité maternelle »

Les différences de revenus entre hommes et femmes s’expliquent d’abord par l’inflexion que donnent les femmes à leur carrière après la naissance d’un enfant, mais les traditions sociales jouent un rôle majeur.

En France, comme dans la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les revenus du travail des hommes dépassent d’environ 30 % ceux des femmes. De nombreuses études ont montré que les discriminations dont elles sont victimes expliquent une partie de cet écart. Mais un tel écart ne résulte-t-il pas aussi, voire surtout, de carrières différentes s’accordant avec une répartition traditionnelle des tâches au sein du ménage ?

De 20 % à 61 % d’écart

Pour tester cette éventualité, une équipe de chercheurs a comparé les évolutions des rémunérations au sein des couples dans six pays de cultures différentes : deux pays d’Europe du nord (le Danemark, et la Suède), deux pays d’Europe centrale (l’Allemagne et l’Autriche) et deux pays anglophones (le Royaume-Uni et les États-Unis). Partout, au sein du couple, les femmes pâtissent d’une véritable pénalité maternelle (child penalty en anglais).

Pénalité maternelle et normes de genre

En Autriche, 38 % de la population répondent positivement à la question : "Pensez-vous que les femmes ayant des enfants en bas âge devraient rester à la maison pour s’occuper d’eux?" ; la pénalité maternelle y atteint 51 %.

Dix ans après la naissance du premier enfant, la différence de rémunération entre l’homme et la femme s’est accrue dans des proportions impressionnantes : elle atteint, en moyenne, 20 % au Danemark, 26 % en Suède, 31 % aux États-Unis, 44 % au Royaume-Uni, 51 % en Autriche et 61 % en Allemagne ! L’existence de cette pénalité due à la maternité a été confirmée par ailleurs en examinant les carrières des femmes ayant eu recours à la fécondation artificielle.

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Les différences de revenu entre les femmes et les hommes s’expliquent principalement par l’inflexion que donnent les femmes à leur carrière après la naissance d’un enfant. Elles ont alors plus tendance à occuper des emplois moins qualifiés ou à temps partiel et elles se dirigent aussi plus volontiers vers le secteur public ou associatif, réputé plus souple sur les horaires. En revanche, les carrières des conjoints ne connaissent aucune inflexion de ce type.

Des normes de genre

Mais pourquoi la malédiction de la pénalité maternelle varie-t-elle autant d’un pays à l’autre, allant de 20 % au Danemark, ce qui est déjà loin d’être négligeable, à 61 % en Allemagne, ce qui est abyssal ? La piste "culturelle" offre une explication convaincante.

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Ainsi, au Danemark, il a été constaté que la pénalité maternelle  est plus grande lorsqu’au sein du couple, la femme vient d’une famille "traditionnelle" dans laquelle la mère s’occupait des enfants et des tâches quotidiennes, tandis que le père apportait les ressources nécessaires à la vie du ménage.

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Les normes sociales, c’est-à-dire la vision de la famille que transmettent les parents à leur progéniture féminine, volontairement ou pas, conditionnent ainsi profondément la place qu’occupera cette progéniture dans la vie professionnelle. En revanche, il a aussi été constaté que la carrière des pères n’a aucun lien significatif avec les caractéristiques de leur famille d’origine. Conclusion : les normes de genre se transmettent par les filles et pas par les fils.

La preuve par la FIV

Parmi les femmes ayant recours à la Fécondation in vitro (FIV), certaines auront des enfants et d’autres pas. La réussite de cette technique n’a évidemment rien à voir avec les compétences professionnelles de celles qui en bénéficient. En moyenne, rien ne distingue les femmes qui auront des enfants de celles qui n’en n’auront pas. Toutes ces mères potentielles sont donc a priori « identiques » quant à leurs qualités professionnelles.

Or, au Danemark, il a été montré que sur l’ensemble de leur carrière, les revenus du travail des femmes dont la fécondation in vitro a été couronnée de succès ont été inférieurs d’environ 30 % à ceux de celles pour qui cette technique a échoué et qui n’ont donc pas eu d’enfant. Autrement dit, entre deux femmes identiques, celle qui aura des enfants percevra au cours de sa carrière 30 % de revenu du travail en moins que celle qui n’en aura pas.

L’étude comparative sur les six pays évoquée auparavant confirme ce lien entre la pénalité maternelle et les normes de genre. La proportion de la population qui répond positivement à la question : "Pensez-vous que les femmes ayant des enfants en bas âge devraient rester à la maison pour s’occuper d’eux ?" fournit une bonne mesure de l’aspect plus ou moins conservateur de ces normes.

Sur le graphique, on voit que cette proportion s’élève à 8 % au Danemark, à 30 % au Royaume-Uni et à 38 % en Autriche, tandis que la pénalité maternelle y atteint respectivement 20 %, 44 % et 51 %. Il apparaît clairement que plus les normes de genre sont conservatrices – se rapprochent de la vision traditionnelle de la famille – plus la pénalité maternelle est importante.

Et l’État dans tout ça ?

Si une cause profonde des inégalités professionnelles entre les sexes réside dans la transmission des normes de genre de génération en génération, il n’y a pas de solution miracle à court terme. Les mentalités évoluent lentement, mais les politiques gouvernementales peuvent néanmoins accélérer le mouvement.

Le plus efficace est de favoriser la participation des femmes au marché du travail par des mesures telles que les aides à la garde des enfants, le développement de l’accès aux crèches et, peut-être surtout, à l’instar de la Norvège et de la province du Québec, en instaurant une longue période de congé parental réservé uniquement… aux pères.