Kery James : « Les inégalités ne sont pas une fatalité » pour le rappeur et entrepreneur

En pratique

Kery James : « Les inégalités ne sont pas une fatalité » pour le rappeur et entrepreneur

Confronté très jeune aux inégalités, l’artiste-entrepreneur refuse le déterminisme social et place la responsabilité individuelle au cœur de son œuvre.

Pourquoi Kery James ? Dans son magazine sur les inégalités Pour l’Éco a décidé de laisser la parole à un artiste qui a mis ce thème au cœur de son œuvre. Le rappeur tient un discours iconoclaste, avec à la fois une indignation profonde devant l’ampleur des inégalités et un refus du fatalisme.

C’est l’histoire d’un homme Noir, rappeur, musulman et banlieusard, qui voulait faire un film. Son scénario, primé par les professionnels du cinéma, reste lettre morte auprès des diffuseurs français. Seule la plateforme américaine Netflix donnera vie à cette œuvre. Avec succès. Une semaine après sa sortie, le 12 octobre 2019, Banlieusards a été visionné 2,6 millions de fois dans le monde.

Le parcours téméraire de cet objet culturel est à l’image de son auteur, le rappeur Kery James. Homme de mots, de maux et de flow, l’artiste éclectique aux milliers de disques vendus ne s’est jamais résigné face aux difficultés. Quand les portes restent fermées, il prend la tangente, sans renoncer.

« On a le choix : subir une trajectoire décidée par d’autres ou alors s’inviter là où on ne nous attend pas. Le contre-pied est un art, la vie est un combat. Les inégalités ne sont pas une fatalité », rappelle-t-il, lors d’un après-midi de novembre, au milieu de mille interviews, signe que le propos d’un des porte-drapeaux du rap français ne laisse pas la société indifférente.

« Promesse républicaine non tenue »

Son combat, ce fan de boxe et de Mohamed Ali le débute quand il débarque en métropole, à sept ans. Arrivant de Guadeloupe, le choc avec le béton parisien est rude. « Je ne pouvais pas imaginer les écarts de niveau de vie entre la métropole et les DOM. Les inégalités, on les ressent une fois qu’on est en capacité de comparer deux situations », analyse-t-il.

Quand tu n’as pas d’argent, d’autres violences, symboliques, se greffent

Kery James

Artiste et entrepreneur

Après quelque temps en pension, il s’installe avec sa mère et sa fratrie dans une pièce d’un pavillon pas tout à fait salubre à Orly. Le maire reloge la famille dans un appartement au cœur de la cité. « C’était déjà un luxe pour nous », se rappelle-t-il. La matriarche enchaîne les petits boulots sans assurer une stabilité financière.

« Quand tu n’as pas d’argent, d’autres violences, symboliques, se greffent. T’es jeune, tu veux t’amuser, et tu n’as pas les moyens de te payer une place de cinéma. Alors, tu passes par la porte de derrière », se remémore celui qui est devenu scénariste.

La découverte du rap est un exutoire. L’art urbain lui évite de sombrer définitivement dans l’illicite et les embrouilles. Le jeune Alix devient Kery. À 15 ans, il enregistre ses premiers titres. Les inégalités sociales et économiques aiguisent son propos. L’auteur de Douleur ébène, dont les parents sont originaires de Haïti, se confronte aux discriminations.

Avec ses premiers groupes Ideal J et Mafia K’1 Fry, son hip-hop s’imprègne d’une dimension politique, revendicatrice, hardcore. « La source de mon propos artistique, et son fil rouge, c’est la promesse républicaine de l’égalité qui n’a pas été tenue », affirme-t-il avec une éloquence calme et déterminée.

Tout en punchlines

« Faut que tu choisisses tes amis parmi les meilleurs, pas parmi ceux qui ne font qu’embellir tes erreurs. »

« Échouer, ou réussir, mais au moins tenter sa chance. Moi je dis que plus le combat est grand, plus la victoire est immense. »

« Tu peux être riche mais en mauvaise santé. Au point que ton argent t’arrives plus à l’compter. »

« Y’a pas de couleur pour être stupide, ignorant, raciste et borné, pas une couleur attitrée à l’absurdité, pas une couleur qui prouve ton intelligence, pas une couleur qui témoigne de ta tolérance. »

« La rue c’est comme une maladie, le seul problème c’est qu’il n’y a que là qu’on trouve des pharmacies. »

« On se plaint du racisme mais ne l’est-on pas nous-mêmes ? C’est eux contre nous, mais surtout nous contre nous-mêmes. »

« J’aime pas les mecs qui parlent trop, chez nous quand tu parles trop, souvent tu pars tôt. »

« On apprend plus en la fermant qu’en affirmant. Idiot, si je ne dis rien c’est que j’gagne du temps en observant. »

« Tu peux me crever mes yeux, tu ne changeras pas ce que j’vois. Tu peux me trancher la gorge mais mes écrits ont une voix. »

Au gré de ses sept albums solos studio – dont six disques d’or – les salves fusent contre l’État, ses responsabilités historiques, son passé colonial et sa défaillance contemporaine. « La République n’est innocente que dans vos songes. Et vous n’avez les mains blanches que de vos mensonges », écrit-il dans Lettre à la République.

Son rap trouve un écho toujours plus grand. L’opus "À l’ombre du show-business" se vend à 150 000 unités. Le succès attire les envies et quelques problèmes. Un différend financier débouche sur une rixe, pour laquelle il sera condamné en 2008. « On a perdu les pédales », assurait-il à l’audience, comme le rapporte la presse à l’époque.

Les inégalités comme moteur

Mais pour le rappeur de 41 ans, l’État n’est pas l’unique coupable. Son hip-hop est conscient, tourné vers l’action. La responsabilité individuelle est au cœur de son propos : « À quoi ça sert de se lamenter sur notre sort ? Je refuse toute victimisation », répète ce lecteur de Léopold Sédar Senghor et de Malcolm X.

Sans nier son existence, il refuse le déterminisme social. « Les inégalités ont été mon moteur. Je ne suis pas certain que j’aurais réussi si j’avais été de l’autre côté de la barrière, celles des privilégiés », appuie-t-il. Il use de toutes les formes artistiques pour faire passer son message, transcender les différences et défendre le vivre-ensemble.

Les gens ont besoin de se parler pour se comprendre. Le dialogue fait reculer la peur.

Kery James

Artiste et entrepreneur

Oui, la fracture sociale est réelle. Oui, il existe plusieurs France à égalité variable – celles des banlieues, des quartiers riches et des ronds-points. Et alors ? Rien n’est rédhibitoire, défend-il. « Les gens ont besoin de se parler pour se comprendre. Le dialogue fait reculer la peur. »

C’est ainsi qu’il s’invite en janvier 2017 au théâtre, temple de l’élitisme français. Dans sa pièce À vif, qu’il écrit et interprète, Kery James s’adresse cette fois-ci à un auditoire plus large. Il franchit un nouveau cap. L’intrigue, sous forme de question, synthétise 30 ans de réflexion artistique : « L’État est-il le seul responsable de la situation actuelle des banlieues en France ? » La réponse, complexe, occupe cette fameuse zone grise qui oscille entre le oui et le non.

« C’est un artiste hors norme qui, grâce à son pragmatisme, vous dégage des barbelés de la raison dominante. Sa plume, tranchante et d’une densité poétique formidable, fait réfléchir et mélange les publics », détaille Jean-Michel Ribes, directeur du Rond-Point des Champs-Élysées, le premier à avoir accueilli sa création. Véritable succès, l’œuvre a été jouée 162 fois dans 88 salles et a attiré environ 100 000 spectateurs.

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L’art, unique vecteur ? « Si demain, pour faire reculer les inégalités, l’intérêt n’est plus d’écrire des textes mais d’être dans la rue face aux CRS, je le ferai », avance Kery James. L’auteur a bien d’autres cartouches littéraires à partager avec le public avant cette éventualité. Trois synopsis sont prêts, un scénario a été rédigé pour le grand écran et son dernier album J’rap encore vient d’être réédité, signe d’un fort engouement.

Entreprendre, l’arme anti-inégalités

« Pour réussir, d’où je viens, il faut de la détermination, de la résilience, de la solidarité. L’éducation est aussi le nerf de la guerre », appuie celui qui a quitté le lycée après l’échec de sa seconde littéraire. Il abandonne son BEP après un an et quelques mois et verra le rêve de son père, chauffeur de taxi pas riche installé à Miami – qu’il devienne journaliste ou avocat –, s’envoler.

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Pour éviter aux jeunes cet écueil, il les soutient via son association Agir, comprendre, entreprendre et servir (A.C.E.S). Une centaine de bourses ont été financées par ses cachets artistiques. « Ça a été un tremplin pour ma carrière. Mais au-delà de l’aide de 2 000 euros, je considère cet acte comme un soutien moral, symbolique. Je ne suis plus seul. Ma responsabilité, c’est de réussir », raconte Johan, l’un des lauréats, 26 ans et ingénieur commercial chez le géant Cisco.

Si défendre la liberté d’entreprendre, pour peu qu’elle soit accessible à tous, c’est être libéral, qui peut s’opposer à ça ?

Kery James

Artiste et entrepreneur

En soutenant les jeunes, se substitue-t-il à l’État ? « Je ne suis pas anarchiste. L’État doit bien sûr participer à la lutte contre les inégalités. Mais son rôle est avant tout d’assurer la cohésion et l’unité de la patrie. »

Pas de tout faire, pourrait-on comprendre en creux. L’artiste, qui prône l’entrepreneuriat et la responsabilisation de l’individu, serait-il libéral ? L’intéressé réfléchit longuement. « Joker », répond-il avec un sourire.

Avant de reprendre. « Si défendre la liberté d’entreprendre, pour peu qu’elle soit accessible à tous, c’est être libéral, qui peut s’opposer à ça ? »

L’entrepreneuriat refuse le déterminisme social et place est un vecteur d’indépendance, de liberté, de reprise de pouvoir et d’accès à l’emploi. « En étant ton propre patron, tu peux embaucher qui tu veux. C’est une vraie arme contre les inégalités et les discriminations », pour ce musicien qui s’autoproduit depuis plusieurs années.

« On n’est pas condamné à l’échec » rappait-il en 2008, sur le titre Banlieusards, véritable hymne des quartiers et… source du film éponyme, 12 ans plus tard.