La finance mondiale en pleine destruction créatrice

En pratique

La finance mondiale en pleine destruction créatrice

Concurrence des banques par le shadow banking et les néobanques, des Bourses par les dark pools, des devises par les cryptomonnaies, offensive des Gafa, taux d’intérêt faibles, réglementations de plus en plus strictes. La finance, accélérateur essentiel de l’économie, opère sa métamorphose dans la douleur.

La finance fait peur et elle se fait peur : éclatement de la bulle internet en 2000-2001, crise financière en 2007-2008 liée à la bulle des subprimes, crise de la dette souveraine des pays du sud de la zone euro en 2010-2012, apparition de monnaies alternatives… Cet enchaînement illustre à quel point le système financier subit une mutation majeure.

Pilier de ce système depuis deux siècles en Europe, les banques vivent traditionnellement de la mise en relation de ceux qui possèdent le capital (familles, investisseurs, retraités, épargnants…) avec ceux qui veulent l’utiliser (entrepreneurs, consommateurs).

Aujourd’hui, leur légitimité est remise en cause. Trois facteurs à cela : la libéralisation du système financier depuis la fin des années 1970, les évolutions technologiques à quoi s’ajoute, depuis l’affaire des emprunts immobiliers subprimes, une crise morale.

 

Krach du "repo" : accident isolé ou alerte générale ?

La situation hors norme du système financier a provoqué un événement méconnu : un krach sur le "repo" (ou pension livrée), aux États-Unis. Ce marché est indispensable au système interbancaire. Il fonctionne de la manière suivante : une banque ayant besoin de liquidités à très court terme vend des actifs (comme des obligations d’État) à une autre et s’engage à les lui racheter à une date et un prix convenus à l’avance. Ce service est rémunéré par le "taux de repo". En septembre, ce taux s’est envolé, grippant le système et obligeant la Fed américaine à injecter des liquidités pour le faire baisser. Incident technique ou signe des difficultés à sortir des mécanismes d’après-crise ? Entre octobre 2017 et juillet 2019, la Fed a en effet entrepris de réduire son bilan (qui avait gonflé suite à ses programmes d’achat d’actifs pour soutenir les banques à partir de 2008). Sa décision a réduit les réserves placées par les banques auprès de la Fed, conduisant celles-ci à chercher leurs financements sur le marché interbancaire.

Des banques chahutées

Les établissements bancaires constatent avec effroi la concurrence du shadowbanking, cette finance de l’ombre dont les acteurs (fonds de dette, hedge funds…) exercent la même activité sans subir les mêmes contraintes réglementaires. Ces acteurs se sont beaucoup développés depuis une vingtaine d’années, avec le soutien des… banques. 

"Le shadowbanking a été soutenu par les banques elles-mêmes pour contourner les réglementations !", rappelle Christophe Nijdam, ancien analyste financier et auteur de La Finance pour les nuls. Les banques utilisent en effet la finance de l’ombre, par exemple dans leurs activités de titrisation (voir glossaire) et de prime brokerage, mécanisme qui consiste notamment à financer l’activité des fonds spéculatifs, les fameux hedge funds.

Les banques ont également de nouveaux concurrents dans la relation avec les particuliers et les TPE-PME. Les plateformes de financement participatif (crowdfunding) et de prêt participatif (crowdlending, destiné aux projets professionnels) se multiplient. D’autres Fintech se sont également lancées dans l’open banking, en proposant au consommateur des services financiers à la carte à partir de ses informations bancaires.

Les banques n’ont toutefois pas dit leur dernier mot et les acteurs du crowdlending ont connu plusieurs échecs (Unilend, Lendy…), car le métier du prêt requiert une expertise bien particulière qui ne s’invente pas. En outre, les banques n’hésitent pas à acquérir des Fintech (comme BNP Paribas avec le compte Nickel).

Banques

Bourses alternatives

La décennie 2010 a vu se développer les dark pools. Ces "marchés obscurs", autres avatars de la finance de l’ombre, n’obéissent pas aux règles boursières usuelles. Les échanges sur ces marchés sont donc difficiles à quantifier. En avril 2019, soit 16 mois après l’application de la deuxième directive européenne sur le Marché d’instruments financiers ("MIF 2"), qui a vocation à encadrer les dark pools, ceux-ci représentaient 9,1 % des échanges, estime le cabinet Tabb Group, contre moins de 1 % en 2009 selon la Banque centrale européenne (BCE). Les fonds de capital-investissement (private equity) jouent également un rôle ambigu à l’égard des marchés financiers. Ils appauvrissent la Bourse quand ils achètent des sociétés et les retirent de la cote (c’est-à-dire de la Bourse).

Ambiguités sur les monnaies numériques

Le développement des cryptomonnaies – la plus connue étant le Bitcoin – est l’un des événements financiers majeurs du début du XXIe siècle. Le concept date des années 1980 (lire Pour l’Éco n°3, novembre 2018) et leur foisonnement actuel repose sur la puissance de calcul croissante des serveurs informatiques, la dématérialisation galopante et surtout la technologie blockchain, un registre infalsifiable créé pour retrouver une confiance perdue lors de la crise financière de 2007-2008.

Cette sécurité n’empêche toutefois pas toutes les déconvenues : le krach du Bitcoin en 2018 en témoigne. Les institutions financières s’intéressent également à cette technologie. Même les banques centrales, qui y voient la possibilité d’injecter des liquidités dans l’économie sans passer par le filtre des banques commerciales.

Évidemment, les géants du Net – les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) et leurs équivalents chinois BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) – se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont créé leurs propres systèmes de paiement (Apple Pay, Alipay…).

Le projet Libra, lancé par Facebook en juin 2019, fait trembler. Il repose lui aussi sur la blockchain. Associé au porte-monnaie virtuel Calibra en cours de développement, il doit permettre d’envoyer de l’argent aussi facilement qu’un SMS, sans recours au circuit bancaire. Il bénéficie du pouvoir d’attraction massif de Facebook : le Libra est régi par une association qui comptait 21 membres en octobre, notamment des opérateurs télécoms (Vodafone, le Français Iliad) ou des Fintech comme PayU. L’association affirme que 1 600 entreprises demandent à la rejoindre.

Fed, BCE et G7 contre Facebook : la bataille du Libra

La Banque centrale américaine (Fed), la BCE, le G7 et l’Union européenne ont exigé de Facebook des précisions : le Libra sera-t-il un système de paiement ou une monnaie à part entière ? Comment les données personnelles seront-elles traitées ? Respectera-t-il les règles de la concurrence ? Preuve que le sujet est pris au sérieux, les banquiers centraux ont relancé leur réflexion autour d’une monnaie numérique internationale qui pourrait remplacer le dollar. "Malgré la volonté des autorités de lui mettre des bâtons dans les roues, qu’est-ce qui peut empêcher le Libra, monnaie universelle, dématérialisée et décentralisée, de fonctionner ? À terme, ce type d’instrument pourrait rendre obsolètes les banques, les banques centrales et les États. Les quelques dizaines de millions de clients d’une banque pèsent peu face aux 1,6 milliard d’utilisateurs quotidiens de Facebook", remarque Christophe Nijdam. Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a affirmé devant le Congrès américain, en octobre dernier, que le Libra perpétuerait la prédominance des États-Unis face à la Chine, qui aurait un projet similaire.

Réglementation à double tranchant

Face à cette révolution polymorphe, les banques se plaignent de subir une réglementation de plus en plus contraignante, concoctée par le Comité de Bâle. Les règles dites de "Bâle 3" imposent aux établissements des contraintes qui limitent leurs capacités de prêt. 

"La réglementation pose des difficultés aux banques, mais rappelons que la crise de 2007-2008 était la conséquence d’une déréglementation. En outre, l’inflation de textes est la conséquence des banques elles-mêmes, qui ont réclamé de nombreuses exceptions. Il faut d’abord de la stabilité financière pour sortir du marasme économique actuel", estime Christophe Nijdam.

Sans compter que la réglementation représente aussi un atout. "C’est parce qu’elles sont réglementées que les banques, en dépit de toutes les critiques, peuvent assurer une fonction de tiers de confiance", souligne Vivien Levy-Garboua, professeur associé à Sciences Po et ancien dirigeant de BNP Paribas.

Le piège des taux bas

Mais la recherche de stabilité est perturbée par l’extrême faiblesse des taux d’intérêt depuis la fin de la crise financière. Pour relancer l’économie, les principales banques centrales ont baissé leurs taux à des niveaux historiquement bas, à tel point que certains États et entreprises émettent de la dette à 0 %, voire à un taux négatif !

Taux négatif

Plus préoccupant, ce phénomène s’observe sur l’ensemble de la courbe des taux : les taux d’emprunt à long terme (10 ans et plus) sont presque aussi faibles que les taux à court terme.

Cette courbe des taux "aplatie" est une vraie bombe à retardement pour la solvabilité des banques, dont le modèle repose sur la notion de transformation : elles ne peuvent plus gagner d’argent. En outre, dans les pays très concurrentiels où les taux d’emprunt sont souvent fixes, comme en France, les banques acceptent de renégocier les prêts pour conserver leurs clients.

Prêts

Du coup, "lorsque les taux baissent, ce n’est pas seulement le flux des nouveaux crédits qui est moins rémunérateur, mais également le stock !", rappelle Vivien Levy-Garboua. Enfin, avec des taux bas, on peut redouter de nouvelles bulles sur les actions (les indices européens et américains battent record sur record ces derniers mois), sur les obligations (la chute des rendements pousse les investisseurs vers les catégories de dette plus risquées) ou sur l’immobilier, une valeur "refuge" qui peut devenir périlleuse.

À l’inverse, une brusque remontée des taux plongerait nombre d’États, entreprises et ménages dans l’insolvabilité. En effet, les agents économiques ont profité de la situation pour s’endetter massivement (lire Pour l’Éco n°12, septembre 2019). Vivien Levy-Garboua met en garde : "Sortir de cette situation de taux bas passera par un travail préparatoire important, et d’abord par l’assainissement des finances publiques des États."

La banque, sidérurgie du XXIe siècle

Comme une remontée brusque des taux est peu envisageable, les banques doivent gagner de l’argent autrement. À l’image du Crédit Mutuel qui propose des forfaits téléphoniques, elles devront être prêtes à vendre des services non financiers et à réduire drastiquement leurs coûts. "Ce dernier point est leur handicap majeur", estime Vivien Levy-Garboua. Les banques entretiennent en effet des réseaux physiques d’agences surdimensionnés compte tenu des évolutions technologiques. Une situation similaire à celle de la sidérurgie européenne à partir des années 1960 ? Ce parallèle n’est pas nouveau. Il figurait dans le rapport Nora-Minc publié en 1977.

Hécatombe pour les agences