La mondialisation survivra-t-elle au coronavirus ?

En ces temps de pandémie sans frontières, notre système globalisé est très décrié. Mais est-il possible de rapatrier ou régionaliser la production ? Est-ce techniquement envisageable ? Politiquement acceptable ? Socialement souhaitable ? Le débat ne fait que commencer.

La crise sanitaire et le choc économique causés par la pandémie de Covid-19, en ces premiers mois de 2020, vont-ils, en quelques mois, avoir raison de plus de 30 ans de mondialisation triomphante? Parmi les scénarios échafaudés pour «l’après-crise», la «démondialisation» figure en bonne place pour envisager la reconstruction d’un modèle économique plus résilient.

Et force est de reconnaître qu’elle semble déjà engagée, au vu des mesures prises par des dizaines d’États dans le monde pour tenter de contenir l’épidémie, au premier chef la fermeture des frontières qui bloque de facto l’essentiel des échanges économiques et commerciaux. Partout, les discours des gouvernements appelant à retrouver une indépendance économique, au moins pour les productions les plus sensibles que sont la pharmacie, le matériel médical, l’armement, semblent semer les cailloux blancs du repli nationaliste.

Ne pas confondre

Internationalisation et mondialisation

Internationalisation signifie  «entre  les  nations».  Elle  décrit des échanges économiques, commerciaux, financiers ou culturels et les relations qui en découlent, qu’elles soient pacifiques ou conflictuelles, complémentaires ou concurrentielles. Le mot évoque aussi les stratégies d’entreprises à la recherche d’avantages concurrentiels et de compétitivité. En créant ou en rachetant de nouvelles activités à l’étranger, les entreprises s’internationalisent, deviennent des Firmes multinationales (FMN). Le résultat, la Décomposition internationale des processus de production (DIPP), est à l’origine de l’interdépendance des économies. Alors que la mondialisation (globalization, chez les Anglo-Saxons) décrit le cadre «libéral», à savoir les «règles de l’économie de marché», dans lequel se réalise l’internationalisation. Au début des années 1980, les États ont accordé aux FMN les libertés économiques, commerciales et financières qu’elles demandaient pour localiser leurs activités au niveau mondial et intervenir sur des marchés planétaires. La mondialisation libérale devint alors incontournable, sans appel et opposée à la souveraineté nationale et aux objectifs économiques et sociaux purement intérieurs.

Enchaînés à la Chine

Si le Covid-19 jette une lumière aussi crue sur les limites et les risques de la mondialisation, c’est parce que la pandémie est l’un de ses fruits. «La globalisation, c’est une formidable contraction du temps et de l’espace. Elle a fonctionné également pour la diffusion du coronavirus, qui a bloqué le monde entier en trois mois», observe Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Parti de Wuhan, au cœur de la Chine, en début d’année, le virus s’est répandu sur toute la planète en l’espace de quelques semaines. Une progression fulgurante rendue inévitable par la circulation physique des hommes et des femmes. Si la région de Lombardie, en Italie, a été l’une des plus durement frappées, ce n’est pas un hasard. Cette région industrielle autour de Milan, capitale économique de l’Italie, entretient bien plus de liens avec la Chine que le reste du pays.

Les échanges ont progressé deux fois plus vite que la richesse produite

LES ÉCHANGES ONT PROGRESSÉ DEUX FOIS PLUS VITE QUE LA RICHESSE PRODUITE

Les mesures de confinement décidées pour limiter la contagion à Wuhan et ailleurs en Chine ont eu un deuxième effet, illustrant aussi les limites de la mondialisation. Le blocage de la production a affecté la presque totalité des chaînes d’approvisionnement des industries dans le monde. Composants électroniques, pièces automobiles, colorants chimiques pour les textiles, molécules pour l’industrie pharmaceutique, plastiques pour les emballages se sont retrouvés bloqués dans les entrepôts chinois, empêchant leurs clients européens ou américains de faire tourner correctement leur propre appareil de production.

«Ce virus chinois a permis de mesurer l’extrême dépendance dans laquelle se trouvent la plupart des pays à l’égard de la Chine, souligne l’économiste Daniel Cohen dans Le Monde. La pandémie pourrait bien clore à cet égard un cycle économique qui a commencé avec les réformes de Deng Xiaoping, au début des années 1980 et la chute du mur de Berlin, en 1989, poursuit Daniel Cohen, qui prédit certainement la fin, ou le début du recul du capitalisme mondialisé tel qu’on le connaît depuis 40 ans, c’est-à-dire à la recherche incessante de bas coûts en produisant toujours plus loin. » D’ailleurs, la guerre commerciale lancée par Donald Trump a convaincu les Chinois eux-mêmes qu’ils doivent duire leur dépendance à l’égard des États-Unis.

Relocaliser l'électronique ? Ne plus vendre d'avions ? 

Principaux excédents ou déficits commerciaux de la France en milliards d'euros

RELOCALISER L’ÉLECTRONIQUE ? NE PLUS VENDRE D’AVIONS ? PRINCIPAUX EXCÉDENTS OU DÉFICITS COMMERCIAUX DE LA FRANCE EN 2017, EN MILLIARDS D’EUROS

Changer de système... Mais à quel prix ? 

Peut-on, pour autant, tirer un trait sur 30 ans de mondialisation et reconstruire des chaînes de production 100% nationales, de la matière première jusqu’au produit fini?

«Ce n’est pas si simple», tempère Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII). «La mondialisation ne s’est pas faite par hasard : les facilités d’échanges de biens et services et les avantages comparatifs entre pays ne vont pas disparaître du jour au lendemain.»

Comment imaginer, par exemple, que les consommateurs américains ou européens acceptent de se priver des produits fabriqués massivement en Asie –téléphones portables, ordinateurs, jouets, articles pour la maison, vêtements ou articles de sport? Comment croire que ces mêmes consommateurs vont accepter de payer beaucoup plus cher des produits fabriqués près de chez eux, surtout quand on sait que la récession post-pandémie va éroder le pouvoir d’achat et faire flamber le chômage ?

La Supply Chain, le maillon faible des entreprises

Pour les entreprises, la face la plus concrète de la mondialisation, c’est la supply chain (chaîne d’approvisionnement). Ces termes désignent l’ensemble des étapes de fourniture et de fabrication d’un produit, depuis les matières premières jusqu’aux clients finaux.

Pour améliorer leur compétitivité, les entreprises ont mis en place des supply chains complexes, courant sur plusieurs pays, voire plusieurs continents. Mais c’est un risque en cas de problème à l’échelle mondiale. 

Le Covid-19 a ainsi conduit les usines chinoises à fermer leurs portes plusieurs semaines, au détriment des entreprises clientes situées à l’autre bout de la planète, qui ne pouvaient plus recevoir leurs pièces détachées et leurs produits de consommation intermédiaire. De quoi pousser les entreprises à diversifier et à sécuriser leurs approvisionnements après la crise.

La réalité sera plus nuancée. Certes, la baisse de mobili des personnes va se prolonger bien au-delà de la crise sanitaire immédiate et il est difficile de faire durablement des affaires avec des gens que l’on ne peut pas rencontrer. Mais pour autant, poursuit Sébastien Jean, les entreprises vont tenter au maximum de préserver leurs approvisionnements en Chine tant qu’elles n’auront pas de fournisseurs de remplacement.

Bien sûr, les grandes entreprises vont réévaluer les risques qu’elles prennent en se fournissant à l’autre bout de la planète, mais elles vont continuer à arbitrer entre coût de production et fragilité des lignes d’approvisionnement.

Sébastien Jean

Directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII)

 

 

Les industries les plus sophistiquées, telles l’aéronautique et l’automobile, pourront difficilement recréer des chaînes d’approvisionnement complètes ailleurs dans le monde.

Pour les industries moins complexes comme le textile, on peut concevoir une organisation régionale de la production : produire essentiellement en Europe ou autour du bassin méditerranéen pour la France, en Amérique latine pour les États-Unis.

Pour Sébastien Jean, « cela leur permettra d’avoir une meilleure maîtrise des processus, d’être moins exposées aux changements géopolitiques – et peut-être même de saisir cette opportunité pour prendre en compte les impératifs climatiques. » Pascal Boniface partage ce constat.

Les pays avancés déplacent leur pollution

Solde commercial exprimé en millions de tonnes de Co2 (2015)

LES PAYS AVANCÉS DÉPLACENT LEUR POLLUTION SOLDE COMMERCIAL EXPRIMÉ EN MILLIONS DE TONNES DE CO2 (2015)

Il y aura certes des leçons à tirer, ne serait-ce que pour des questions environnementales. Peut-être qu’il faudra développer des circuits courts et privilégier les échanges de proximité sur lesquels on réfléchissait déjà, mais sans prendre de décisions.

Pascal Boniface

Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

Réorganiser les chaînes de valeur

L’heure est donc venue pour les gouvernements d’inciter les entreprises à passer à l’action, grâce à des aides financières et des politiques industrielles adaptées. Le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, a insisté sur la nécessité de réorganiser les chaînes de valeur pour « gagner en indépendance et en souveraineté ».

Mais inutile de se leurrer : une « démondialisation » totale n’aurait pas que des effets positifs, loin de là. Les économies d’échelle que permet la mondialisation ont conduit à une baisse inédite des prix – songeons aux ordinateurs, aux téléphones portables, aux médicaments – qui n’aurait pas été possible autrement. Les échanges ont favorisé la croissance mondiale et l’essor de pays autrefois « sous-développés », aujourd’hui en plein essor, comme le Vietnam, le Cambodge, l’Inde et même la Chine qui s’est considérablement enrichie en 30 ans.

Reconstruire des chaînes d’approvisionnement nécessitera des investissements en capital (mais aussi en recherche et développement) très lourds, sans compter une main-d’oeuvre formée et disponible. Le risque sera dès lors que les inégalités s’accroissent entre les pays capables de fournir cet effort – et les autres.

Ne pas confondre

Antimondialiste et altermondialiste

Le terme antimondialiste est apparu dans les années 1980 et désigne initialement les mouvements de contestation et d’opposition à toutes les formes de mondialisation, au capitalisme et au libéralisme. Ils défendent le repli sur soi ou le nationalisme et manifestent souvent violemment lors des sommets internationaux.

Les altermondialistes ne rejettent pas la mondialisation, mais proposent une alternative  au «modèle libéral», soutenant  qu’un autre monde est possible: une alter-mondialisation. C’est  le modèle de développement et ses valeurs qui sont décriés. Des Organisations non gouvernementales (ONG)  telles  l’Association  pour  la  taxation des transactions  financières  et  pour l’action  citoyenne  (ATTAC), créée en 1998, organisent des contre-forums sociaux mondiaux et luttent «en faveur d’une régulation des marchés financiers, contre les paradis fiscaux, pour une taxe financière globale, pour alléger voire annuler la dette des pays en développement, pour un commerce équitable…»