La Pologne va-t-elle enfin laisser tomber le charbon ?

En pratique

La Pologne va-t-elle enfin laisser tomber le charbon ?

Cela fait plusieurs années que le grand secteur industriel national n’est plus rentable. Très aidée par Bruxelles, la Pologne entreprend une lente transition vers les énergies renouvelables.

Entre la Pologne et la célèbre roche combustible, c’est une longue histoire. Qu’il s’agisse de charbon bitumineux ou de lignite, le pays exploite et exporte ces ressources depuis des décennies. Pendant la guerre froide (1947-1989), le pays était « une source de production massive de charbon pour l’industrie de l’Union soviétique », explique Oliver Sartor, ancien chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).

Aujourd’hui encore, le charbon fournit 75 % de l’électricité consommée en Pologne (contre 0,3 % en France). Mais depuis quelques décennies, cette industrie souffre. D’abord, la chute de l’URSS a provoqué plusieurs fermetures de mines et une restructuration de l’activité. Ensuite, la mécanisation de la production a entraîné des suppressions d’emplois. « À cela s’ajoute le fait que certaines mines commencent à s’épuiser et qu’il faudrait creuser plus profond », note Oliver Sartor.

Les banques disent « non »

Conséquences ? « Le coût de production du charbon polonais est aujourd’hui beaucoup plus élevé que le prix au consommateur », souligne Krzysztof Jędrzejewski, expert politique de Climate Coalition, à Varsovie. Pour soutenir le secteur, les subventions publiques n’ont pas cessé d’augmenter. « Un vrai souci pour le gouvernement », juge Oliver Sartor.

Certaines entreprises de production d’électricité, toutes étatiques en Pologne, ont été obligées d’acheter des mines pour éviter leur faillite. « Mais c’est loin de suffire. » D’autant que des pressions extérieures s’exercent, liées à l’écologie. D’une part, « les compagnies polonaises de charbon ont des difficultés à obtenir des financements privés car les banques ne veulent plus financer le secteur », précise Joanna Flisowska, de Greenpeace Pologne.

Et puis les politiques européennes pèsent sur l’activité du charbon, forçant Varsovie à changer. « L’UE manie la carotte et le bâton », détaille Oliver Sartor. Les règles se durcissent (à partir de 2025, aucune subvention publique ne pourra être accordée au charbon) tandis que le prix des émissions de CO2 (fixé par le marché du carbone depuis 2005) ne cesse d’augmenter.

Il faut dire que la Pologne est le cinquième pays de l’UE à émettre le plus de CO2, avec des émissions presque équivalentes à celles de la France pour une population moins nombreuse. De l’autre côté, « beaucoup d’aides financières sont proposées pour encourager la transition verte, constate Oliver Sartor. Finalement, même s’il s’agit d’un gouvernement extrêmement populiste, il se rend bien compte que c’est plus intéressant de prendre le deal qui est sur la table. »

Le changement d’orientation du gouvernement s’est accéléré avec la crise du Covid-19 et ses conséquences économiques. Après avoir été le seul pays de l’UE à refuser la neutralité climatique d’ici 2050 et la réduction des émissions de CO2 d’au moins 55 % d’ici 2030, la Pologne est finalement revenue sur cette décision, en décembre 2020.

Le 2 février 2021, Varsovie a également adopté sa nouvelle stratégie énergétique (PEP 2040) dans laquelle il est question de réduire la part du charbon dans le mix électrique pour arriver à une moyenne entre 37,5 % et 56 % en 2030 et entre 11 % et 28 % d’ici 2040.

Ne surtout pas dépendre des Russes

En parallèle, le gouvernement tente de développer des alternatives.  « Il s’agit de remplacer le charbon sans importer du gaz russe, commente Oliver Sartor, car les Polonais sont obsédés par leur indépendance, particulièrement vis-à-vis de la Russie. » Varsovie s’est ainsi engagé à augmenter la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie finale pour atteindre 23 % d’ici 2030.

L’opinion publique a l’air d’accord. Même si l’écologie est bien moins en vogue qu’en France, les mentalités changent. Le photovoltaïque est de plus en plus populaire. « L’énergie solaire est en plein essor grâce principalement aux consommateurs individuels »​​​​, précise Joanna Flisowska, de Greenpeace. Beaucoup de Polonais installent des panneaux solaires sur le toit de leur maison.

D’autre part, une législation favorisant le développement de l‘éolien offshore en mer Baltique a été adoptée. L’objectif fixé par le gouvernement est d’atteindre avec cette énergie 5,9 gigawatts en 2030 et entre 8 et 11 gigawatts en 2040.

Enfin, les discussions concernant le nucléaire, qui durent depuis plusieurs années en Pologne, se poursuivent alors que le gouvernement a annoncé vouloir y investir entre 25 à 30 milliards d’euros dans un premier temps. Ce qui montre bien que « nous assistons à un vrai tournant dans ce pays »​, note Aleksandra Gawlikowska-Fyk, cheffe de projet à l’ONG Forum Energii. « Certes, Varsovie aurait pu développer les énergies renouvelables beaucoup plus rapidement, mais c’est aujourd’hui que se construit le passage d’un système à celui de demain. »

Derrière l’envolée verte, l’inquiétude sociale

La sortie du charbon est socialement sensible en Pologne. Le secteur, qui employait plus de 400 000 personnes dans les années 1990, représente 80 000 postes aujourd’hui. Certaines régions, comme la Silésie, sont de vrais bassins miniers.

Depuis plusieurs années, les grèves se multiplient pour empêcher les fermetures des mines et les restructurations. Fin 2020, le gouvernement et les syndicats sont parvenus à un accord sur la fermeture de la dernière mine de charbon d’ici 2049. Mais les négociations, difficiles, se poursuivent encore pour planifier la transition.

Les syndicats souhaitent garantir une protection sociale aux mineurs. « ​​​​​Ils sont bien rémunérés et leurs familles sont souvent dépendantes de leur travail. C’est normal qu’ils se sentent menacés »​​​, explique Oliver Sartor.

En parallèle, le gouvernement polonais tente de rassurer, par la voix de son ministre du Climat. Il veut croire que l’énergie verte créera beaucoup de nouveaux emplois. Mais pour l’heure, le secteur n’en est qu’à ses balbutiements.