La recherche française et ses doctorants : le décrochage

En pratique

La recherche française et ses doctorants : le décrochage

Le nombre de doctorants continue de chuter en France, sur fond de décrochage de la recherche française, sept mois après l'adoption d'une loi controversée apportant des "investissements historiques". 

La majorité de mon temps à rechercher des financements” pour l’une, “une reconversion forcée" pour l’autre, les commentaires des chercheurs allaient bon train sur les réseaux sociaux après deux annonces concomitantes mais diamétralement opposées de début juin 2021. 

La France, via une publication du service statistique du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, acte une baisse importante du nombre de ses doctorants, pendant qu'aux Etats-Unis, le Sénat américain souhaite allouer 170 milliards de dollars dans la recherche et l'innovation pour “contrer la Chine”. 

L’occasion de revenir, sept mois après l’adoption de la controversée loi de programmation sur la recherche, sur un système de recherche toujours en berne.  6 chiffres pour le comprendre.

1. - 23%

C’est la baisse du nombre de doctorants en cinq ans. Ils étaient 74 450 en 2015, ils ne sont plus que 57 268 inscrits en 2020, soit 17 182 en moins. 

Éco-mots

Doctorant 

Un doctorant est un jeune chercheur qui, après cinq années d'études universitaires, travaille sur un projet de recherche, une thèse, pendant trois ans. A l'issue de sa soutenance de thèse, il obtient le grade de docteur, le plus haut diplôme universitaire reconnu en France et à l’étranger. 

La France sabote son avenir : la chute des effectifs en doctorat se poursuit”, tacle le journaliste Sylvestre Huet sur Twitter. Car non seulement les doctorants sont moins nombreux, mais on observe de moins en moins de postes d’enseignants-chercheurs auxquels postulent ces étudiants chercheurs après avoir soutenu leur thèse.

2. 5 pour 1 à 15 pour 1

Il s’agit du ratio entre le nombre de doctorants arrivant sur le marché du travail et le nombre de postes de maîtres de conférences ouverts au concours la même année. En 2005, pour 5 docteurs fraîchement diplômés, on relevait une ouverture de poste par concours. En 2020, ils sont 15 nouveaux docteurs pour un poste, relève RogueESR, un collectif qui "rejette fermement la politique d’enseignement et de recherche menée par le gouvernement actuel". 

Et les débouchés pour les chercheurs français se réduiraient à peau de chagrin, décrivent de nombreux chercheurs sur les réseaux sociaux. 

Commençons par recruter ceux qui sont déjà formés, compétents, et qui se retrouvent sur le carreau à 35 ans faute de postes ouverts”, relève cette doctorante en biologie sur Twitter. “A quoi bon se tuer pour un poste qui n’arrivera jamais ?”, s’interroge cette post-doctorante à la recherche d’un nouveau contrat

Le nombre d'ouverture de postes de maîtres de conférence a réduit de moitié des années 2000 à aujourd'hui, déplore le collectif RogueESR. “Si cette diminution se poursuit à ce rythme, le gouvernement aura réussi à tarir le recrutement en maîtres de conférences en 2032”, ajoute-t-il.

Et la même tendance s'observe pour les chargés de recherche au  Centre national de la recherche scientifique (CNRS), une autre voie possible pour les chercheurs en fin de thèse. En 10 ans, le CNRS a perdu plus de 3 000 emplois, rappelle le président du CNRS Antoine Petit

3. De 2,25 SMIC à 1,53 SMIC

Ce qui me retient de rentrer en France”, confiait cette chercheuse française travaillant aux Etats-Unis qui souhaite rester anonyme : "le salaire". 

La situation s’est nettement dégradée depuis 35 ans”, constate la loi de programmation votée en décembre 2020, au sujet des salaires des chercheurs français. En 1985, le salaire brut d’un maître de conférences en début de grille représentait 2,25 SMIC, et il n’est plus que de 1,53 SMIC en 2018.

En début de carrière, le salaire moyen d’un chercheur français s’établit à 63 % en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE. Une situation que souhaite remédier la nouvelle loi qui prévoit une revalorisation à hauteur de deux smics pour les chercheurs fraîchement diplômés. Les doctorants verront aussi leur rémunération augmenter de 30%. 

4. 2,2 % du PIB

Il s’agit de l’ensemble des dépenses en matière de R&D et d’innovation, soit l’effort consacré à la recherche en France, exprimé en pourcentage du PIB (produit intérieur brut). 

Dès les années 2000, l’Union européenne a pour objectif de devenir “l'économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde”. Pour y parvenir, souligne le Conseil européen à Lisbonne, il faut augmenter les dépenses en matière de R&D et d’innovation, “pour approcher 3 % du PIB d'ici 2010”.

Si certains Etats-membres ont rempli l’objectif, comme l’Allemagne, la Suède, la Finlande ou l'Autriche, la France n’a toujours pas atteint la barre des 3%. 

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Depuis les années 1990, l’effort de recherche a même diminué. Les dépenses en recherche et développement sont descendues à 2,191% du PIB en 2019, après avoir culminé à 2,276% en 2014.  

Promesse de campagne d’Emmanuel Macron, l’objectif des 3% a été rappelé par Frédérique Vidal, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, lors de la présentation du projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Voté en novembre 2020, la loi doit permettre de "tendre vers cet objectif des 3 % du PIB", estime la ministre. 

5. - 28% 

28%, c’est la diminution des crédits publics en recherche et développement entre 2018 et 2011. En cause, une baisse d’investissement, comme le souligne une note du Conseil d’analyse économique de janvier 2021. En 2018, les crédits publics en recherche et développement (qui ne comprennent pas les Crédits Impôts Recherche) pour la santé de la France s’élevaient à 2,5 milliards de dollars contre 3,5 en 2011. 

Un “choix étonnant”, et même “une erreur stratégique”, estime l’économiste Frédéric Bizard dans les colonnes du Monde, car “c’est la qualité de la recherche fondamentale qui conditionne les chances de succès du processus d’innovation”.

Conséquence au niveau international, la France se situe à la 13e place, bien loin de la Corée du Sud qui consacre plus de 4% de son PIB à la recherche. 

6. 17,4 milliards de dollars

17,4 milliards de dollars, soit 14,29 milliards d’euros : il s’agit de l’investissement effectué dans la recherche vaccinale contre le Covid-19 par la France selon une étude de l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève publiée en avril 2021. Les Etats-Unis ont de leur côté investi 2170 milliards de dollars (1781 milliards d’euros), contre 1707 millions de dollars pour l’Allemagne (1401 milliards d’euros).