La réduction volontaire par une entreprise de la durée de vie d’un produit pour augmenter sa fréquence de remplacement a des conséquences environnementales considérables.

Dix millions d’euros pour Apple, cinq pour Samsung : c’est le montant des amendes infligées à ces entreprises en octobre dernier. Elles ont été punies par l’autorité de la concurrence italienne pour avoir poussé les utilisateurs à mettre à jour le système d’exploitation de leurs téléphones, ce qui a entraîné des défauts de fonctionnement pour les anciens modèles et les a incités à en racheter de nouveaux. C’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée : la réduction volontaire par une entreprise de la durée de vie d’un produit pour augmenter sa fréquence de remplacement.

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Un levier économique

Ce concept a été théorisé dans les années 1930 par l’entrepreneur américain Bernard London. Celui-ci était en faveur d’un renouvellement plus fréquent des produits afin de relancer la croissance après la crise financière de 1929. Philip Kotler, professeur de stratégie marketing à l’université Northwestern (Chicago), ajoute : « Ce que l’on appelle obsolescence programmée reflète tout simplement les forces concurrentielles et technologiques à l’œuvre dans une société libre, des forces qui conduisent à une amélioration permanente des biens et des services. »

Mais cette stratégie a un lourd impact écologique, puisqu’elle conduit à utiliser toujours plus de matières premières et à produire plus de déchets. Alors que faire pour lutter contre ? « Il faut que chacun joue son rôle : les entreprises doivent concevoir des produits plus durables et plus réparables, les vendeurs doivent être mieux informés sur la durabilité des produits et les consommateurs doivent faire attention à garder plus longtemps leurs produits », répond Laetitia Vasseur, cofondatrice de l’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP).

La France fait ici figure de pionnière : le délit d’obsolescence programmée a été introduit dans le droit français en 2015. La future loi sur l’économie circulaire, soumise au Parlement en septembre 2019, devrait contenir de nouvelles avancées comme la mise en place d’un « indice de réparabilité ».

« Aujourd’hui, 40 % de ce qui est jeté est réparable », regrette Geoffroy Malaterre, fondateur de Spareka, un site Internet de vente de pièces détachées. Le principal frein à la réparation est son prix : si celle-ci coûte plus de 30 % de la valeur perçue de l’objet, le produit est généralement jeté.

En Chiffres

40 %

de ce qui est jeté est réparable.

Vive l’auto-réparation

« La solution est de le faire soi-même », assure Geoffroy Malaterre, qui se bat fermement contre l’idée que réparer est trop compliqué. « Le plus difficile, c’est le diagnostic de la panne, indique-t-il. Ensuite, c’est facile de changer une pompe, une résistance ou un tiroir de congélateur… Il n’est pas nécessaire d’appeler un réparateur pour ça ! »

Plusieurs initiatives ont été lancées pour mieux informer les consommateurs sur la durée de vie et la réparabilité des produits. Ainsi, l’association HOP a mis en ligne un site d’information sur la durabilité des produits. De son côté, la coopérative Ethikis lance le label LongTime, qui sera attribué aux produits répondant à une quarantaine de critères en matière de conception robuste, de réparabilité, de garantie et de service après-vente.

Consomma(c)teurs

« Il existe déjà pas mal de repères si l’on souhaite consommer responsable pour l’alimentation, mais rien qui nous guide concrètement dans l’achat d’une machine à café ou d’un vélo électrique. C’est pourquoi nous avons lancé ce label », explique Elsa Lomont, cofondatrice d’Ethikis.

Car les consommateurs ont un grand rôle à jouer. « Quand on est jeune, on a parfois l’impression de ne pas pouvoir faire changer les choses. Pourtant, quand on consomme, c’est comme si on votait : nos manières de consommer peuvent engager les fabricants à produire différemment », souligne-t-elle.

Le prix de l’increvable

C’était un projet de fin d’études : Julien Phedyaeff, alors étudiant à l’Ensci à Paris, présente une machine à laver conçue pour être facilement réparable et améliorable. Son nom : L’Increvable. Devant l’enthousiasme que suscite le projet, il s’associe avec un autre designer industriel, Christophe Santerre, pour développer ce lave-linge.

« Le projet est né d’un constat simple : la contrainte de réparation n’est pas prioritaire dans la conception d’une machine à laver le linge. Les machines sur le marché sont donc très coûteuses, difficiles et parfois même impossibles à réparer, explique Christophe Santerre. Avec L’Increvable, nous mettons l’accent sur la fiabilité, la réparabilité et la durabilité. »

Les deux associés cherchent maintenant un partenaire industriel pour pouvoir la produire et la commercialiser. Son prix sera d’environ 1 000 euros, soit deux fois et demie le prix moyen actuel d’un lave-linge. « Il faut faire un choix : est-ce qu’on veut un produit jetable ou un produit qui dure et qui est réparable ? », dit-il.

Pour aller plus loin

Ending the Depression Through Planned Obsolescence, par Bernard London, 1932

Obsolescence programmée: un faux débat ?, Paris Innovation Review, 2013