L’autre épidémie : ces opiacés qui rongent l’économie américaine

En pratique

L’autre épidémie : ces opiacés qui rongent l’économie américaine

Depuis 1999, ces médicaments soulageant la douleur ont rendu accros leurs consommateurs et fait plus de 450 000 morts. À qui la faute ? Autorités sanitaires, assurances et laboratoires pharmaceutiques se défaussent à qui mieux mieux. Et le reflux commence à peine.

Ses lèvres étaient bleues. Elle ne respirait plus. Son compagnon s’est précipité aux urgences d’Ellenville en hurlant qu’elle allait mourir d’une surdose d’héroïne, puis s’est engouffré dans les toilettes pour jeter dans la cuvette, au vu de tous, des poignées de cachets et des sachets de poudre blanche.

Steven Kelley, le directeur de l’hôpital, assistait à la cavalcade des infirmiers avant de s’inquiéter de la voiture du couple laissée moteur allumé et portières ouvertes devant le bâtiment. « Je me suis penché à l’intérieur, et j’ai entendu un bruit, raconte-t-il. C’était une petite fille dans son siège bébé. On l’avait oubliée là. »

La femme a survécu, par miracle, grâce à une injection de naloxone, un puissant antidote aux opiacés, mais Steven Kelley garde une certaine amertume de cet incident vieux de deux ans. « Le souvenir du visage de cette gosse abandonnée ne m’a plus quitté, dit-il. Il racontait un monde détruit, où la dope, la peur panique du manque de drogue abolissent la nature humaine. »

En Chiffres

2200 milliards

Le coût potentiel de la pandémie des opiacés en seulement 4 ans

Cette catastrophe est chiffrée. La société des actuaires d’assurances américains évalue, depuis quatre ans, à 678 milliards de dollars les ravages économiques des opiacés. Cinquante États américains et 3 000 municipalités, comtés, hôpitaux et tribus indiennes avancent, eux, le chiffre de 2 200 milliards !

Le prix des prises en charge par les assurances médicales privées et publiques (Medicaid et Medicare), les dépenses de l’assistance publique pour venir en aide aux familles dévastées par la dépendance d’un membre, la perte de salaire des drogués morts ou inemployables, s’ajoutent aux déficits de productivité des narco-dépendants.

On ajoutera aussi le manque à gagner fiscal, les dommages dus à la criminalité et le fardeau pour la police et les autorités judiciaires que ce drame implique.

La gigantesque facture figure dans la plainte déposée par les 3 000 plaignants au tribunal des faillites de New York, le 22 août dernier, contre Purdue Pharma.

Ce fabricant de l’Oxycontin, un opiacé de synthèse, y est décrit comme l’un des premiers responsables du fléau depuis son lancement, en 1996. L’entreprise est en dépôt de bilan depuis septembre 2019.

Outre les 200 procès ou accords de dédommagement à l’amiable en préparation, les États américains réclament 26,4 milliards aux trois principaux distributeurs de médicaments aux États-Unis : McKesson Corp, AmerisourceBergen et Cardinal Health.

Le géant Johnson & Johnson est, lui aussi, visé pour ses cultures de pavot en Tasmanie, utilisées dans 60 % des opiacés de synthèse américains. La firme avait déjà consenti à des dédommagements de plus de 576 millions de dollars l’année dernière, versés au seul État d’Oklahoma.

L’acharnement judiciaire s’explique. Rares sont les Américains, parmi les centaines de milliers de victimes, qui auraient spontanément opté pour la seringue et l’héroïne. Leur initiation de junky a commencé le plus légalement du monde… chez leur médecin.

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Un shoot légal

En 1995, le corps médical et l’industrie pharmaceutique se lancent à l’assaut d’un nouvel ennemi : la douleur.

Longtemps négligée, la souffrance des patients est inscrite dans les priorités des soignants comme un cinquième « indicateur vital », aussi important que la tension artérielle ou le rythme cardiaque. En 1996, le laboratoire Purdue Pharma ressort le MS Contin, son plus vieil analgésique, réservé aux malades en phase terminale. 

Le nouveau produit, prescrit allègrement par les médecins pour le mal de dos, les douleurs articulaires ou les rages de dents, ne pouvait, selon ses promoteurs, créer d’accoutumance, puisque les cachets étaient à « diffusion lente ». Or il suffisait de les broyer et de se les injecter pour obtenir l’effet d’un opiacé pur.

Très vite, ce « produit d’entrée » est devenu l’objet d’un étrange négoce. Les patients devenus dépendants revendaient au prix fort l’Oxycontin que leur assurance avait remboursé. Avec l’argent, ils achetaient de l’héroïne, illicite, mais bien moins chère, et gardaient le reliquat.

Les opiacés offrent un autre avantage : « Cela coûte moins cher d’effacer la douleur que de travailler sur ses causes en réalisant des analyses et de longues thérapies, constate Steven Kelley. De ce point de vue, tout le système médical américain a contribué à ce naufrage, y compris nous. »

En 2016, un audit des coûts hospitaliers dans l’État de New York a permis de découvrir que la majorité des visiteurs fréquents des urgences d’Ellenville venaient y soulager des douleurs chroniques mal ou jamais diagnostiquées.

« Ils venaient prendre leur “shoot” légal, une perf’ou une ordonnance d’opiacés pour combler leur manque, reconnaît Kelley. Que pouvions-nous faire ? Nos autorités de tutelle étaient les premières à regarder l’indice de satisfaction des patients. Il en allait de notre conventionnement par les assurances ! »

« Cela coûte moins cher d’effacer la douleur que de travailler sur ses causes en faisant des analyses et de longues thérapies, De ce point de vue, tout le système médical américain a contribué à cette catastrophe. »

Steven Kelley

Directeur du Ellenville Regional Hospital

Avec l’appui de l’État, l’hôpital d’Ellenville s’est résolu à affronter la colère de la région en réduisant de 97 % les prescriptions d’analgésiques opiacés et en fournissant aux toxicomanes d’autres médicaments soulageant le manque. La première étape d’une révolution des soins qui privilégie le suivi à long terme des narco-dépendants.

Une dotation de deux millions de dollars venue de diverses fondations et de l’État de New York permet cette année, entre autres mesures, la mise en place d’un fichier de contact des toxicomanes les plus à risque d’overdose et l’assignation d’un mentor à chaque drogué reçu à l’hôpital. L’autre volet, capital, c’est la collaboration avec la police.

« Nous n’arrêtons plus que les dealers, mais nous ne laissons pas les drogués en plan », assure Juan Figueroa, le shérif du comté, dans la cour du complexe administratif et carcéral de Kingston, capitale du comté d’Ulster.

« Ces gens ne sont pas des truands, mais des malades. » L’argument est aussi économique : « Une journée d’incarcération coûte 262 dollars au contribuable. Pendant ce temps-là, le détenu ne produit rien ou perd son emploi, ne paie plus d’impôts, ne consomme plus, ruine sa famille en honoraires d’avocats et rechute dès sa sortie. Ça n’a pas de sens. »

Double fléau pour New York

Évidemment, la prévention n’est pas gratuite pour les finances publiques. Les opiacés et leurs conséquences – en particulier les séjours en centres de désintoxication – grèvent de plus de 200 millions de dollars le budget de l’État de New York. Un fardeau rendu plus insupportable encore par le gigantesque déficit budgétaire résultant du confinement.

D’où l’idée d’imposer à l’industrie pharmaceutique une taxe sur les ventes d’opiacés rapportant 100 millions par an. Alors que les juges fédéraux viennent de valider la loi (le 14 septembre) après trois ans de bataille avec le big pharma, le Minnesota et le Delaware ont déjà pris les mêmes mesures. Les coupables sont désignés, mais à Ellenville comme ailleurs, il en faudra plus pour soulager les maux de l’Amérique junkie.

Un fabricant, 200 procès

Purdue Pharma, en redressement judiciaire depuis un an pour se protéger des 200 procès en préparation contre lui, est le principal accusé du désastre des opiacés.

Pourtant, avec 16 % de parts de marché, il n’est que le numéro trois américain derrière le fabricant de génériques Actavis et SpecGx.

Purdue, racheté en 1952 par les frères Sackler, paye la rançon de sa notoriété due au lancement de son Oxycontin et à ses pratiques commerciales agressives. 

Ses visiteurs médicaux, motivés par des primes faramineuses, offraient des sapins de Noël, des dîners, des cadeaux et même des pleins d’essence aux médecins de campagne qu’ils lorgnaient, en échange d’un peu d’attention pour leur analgésique miracle.

Purdue, attaqué en justice en 2000 s’était choisi un allié de choix, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, pour assurer son lobbying dès 2001, et convaincre les autorités sanitaires de fermer les yeux quelques années de plus sur l’accoutumance provoquée par leur médicament.