Les câbles sous-marins, fragiles autoroutes à data

En pratique

Les câbles sous-marins, fragiles autoroutes à data

À côté des data centers, les câbles sous-marins sont l’autre infrastructure indispensable à l’activité des GAFA. Une dépendance qui les pousse à des investissements énormes dans les connexions intercontinentales.

Quel est le lien entre une ancre de bateau et vos amis Facebook ? La première peut vous couper des seconds. Ne cherchez pas vos notifications Twitter et autres pouces bleus YouTube dans le Cloud : c’est sous les mers que 97 % de ces données circulent, propulsées via des câbles déposés sur les sols océaniques. Les fibres optiques enroulées de cuivre y font circuler les données quasiment à la vitesse de la lumière.

5 000 lieues sous les mers

Depuis les premiers télégrammes, en 1858, jusqu’à la téléphonie et Internet, les câbles sous-marins sont devenus la solution la plus efficace et la plus rentable pour assouvir les besoins de nos sociétés hyperconnectées. En 2019, 378 câbles entourent le continent africain, courent le long des côtes sud-américaines ou sud-asiatiques et relient les continents entre eux. Le câble Marea connecte depuis 2017 l’état de Virginie (États-Unis) à Bilbao (Espagne). Ses prouesses technologiques ont de quoi ravir les geeks : huit fibres optiques, chacune pouvant propulser des données équivalant à quatre millions de films streamés en HD… par seconde ! Pour ce faire, les 4 500 tonnes de ce câble long de 6 600 km sont posées jusqu’à 5 000 mètres sous les mers. Derrière le cyberespace « immatériel », il y a du lourd, du très lourd.

Le câble, ce trésor

Sans les câbles, le parc satellitaire (méthode de transmission de données plus coûteuse) ne pourrait assurer que 7 % du trafic des seuls États-Unis ! C’est dire à quel point l’économie virtuelle, GAFAM en tête, dépend de ces infrastructures bien tangibles. Entre la croissance du nombre d’internautes, l’explosion du format vidéo ou la multiplication des terminaux et autres objets connectés, le spécialiste américain des réseaux Cisco juge que le trafic Internet mondial aura triplé en 2020 par rapport à 2015. Les principaux créateurs de contenu captent une partie considérable de ces projections. En 2019 Amazon, comme Microsoft, est copropriétaire de quatre câbles ; c’est 11 pour Facebook et 14 pour Google. La croissance anticipée de leurs besoins en circulation de données est telle que les GAFAM dominent désormais les projets d’investissement en nouveaux câbles. Ils sont à eux seuls responsables de 4/5des investissements en câbles transatlantiques prévus pour la période 2018-2020. Ils se substituent aux entreprises de télécommunication (Orange, par exemple) pour orienter le choix des routes prioritaires, privilégiant les traversées transpacifiques et transatlantiques pour relier leurs principaux data centers entre eux. Ces établissements hébergent physiquement les données générées par leurs utilisateurs, avant qu’elles n’empruntent l’autoroute sous-marine la plus géographiquement pertinente pour rejoindre sa destination ultime (un ordinateur, par exemple).

Un “fil” fragile

Google possède 15 data centers opérationnels et six en construction. Seul GAFAM propriétaire exclusif de deux câbles, la firme lance deux nouveaux projets en solo pour 2020, afin de relier les États-Unis à la France (câble Dunant, 6 400 km) et au Chili qui abrite son plus gros data center en Amérique latine (câble Curie, 10 476 km). Google revendique 30 milliards de dollars d’investissement dans les câbles sous-marins pour la période 2015-2018, un pari nécessaire pour soutenir le boom attendu des quelque 2,3 millions de requêtes google et 400 heures de vidéos uploadées sur YouTube chaque minute. Ces câbles sont une source de vulnérabilité pour les géants de la Silicon Valley. La technologie utilisée pour la transmission des données est ultra performante, elle n’en est pas moins enfermée dans des tuyaux de 3 cm de diamètre posés ou enfouis à un mètre sous les fonds marins ; 100 à 150 incidents se produisent chaque année, en majorité des coupures de câbles par des navires de pêche (38 % des sinistres) ou des ancres de bateaux (25 %). L’érosion naturelle explique 14 % des dommages, les morsures de requins 0,1 % ! En 2006 un tremblement de terre au large de Taïwan endommage six des sept câbles sous-marins transmettant les données d’Amérique du Nord vers le continent asiatique. Résultat : des millions d’individus et d’entreprises privés d’Internet et de réseau téléphonique, et 80 % de la capacité de télécommunication de Hong Kong balayée en quelques minutes, confiant le sort de la première place financière mondiale à un seul câble pendant les 49 jours que prirent les réparations. Quand un navire de pêche fauche en 2008 trois câbles reliant l’Italie à l’Égypte, 80 % des connexions entre l’Europe et le Moyen-Orient sautent. En plus des accidents physiques, les infrastructures câblières peuvent être piratées pour intercepter les données qui y circulent, comme l’ont révélé le site Wikileaks et l’affaire Cambridge Analytica. Ainsi, toute la sécurité des données ne relève pas de la cybersécurité. Il s’agit aussi de protéger 1,2 million de kilomètres de câbles sous-marins sur lesquels repose un cyberespace pas si léger que ça.

Les géants du numérique

Câble sous-marin

L’internet de demain : par satellite ?

Les câbles assurent l’immense majorité de la circulation de données, mais les géants du Web essaient de nouvelles méthodes pour étendre leurs réseaux : drones chez Facebook, montgolfières chez Google. La nouvelle bataille pourrait être celle des satellites, lancée par l’innovateur américain SpaceX, qui a récolté 500 millions de dollars en 2018 pour son projet Starlink. Il s’agit de mettre en orbite des milliers de satellites qui fourniraient Internet aux territoires terrestres d’accès difficile. Amazon et Facebook lui ont emboîté le pas avec leurs propres projets similaires, baptisés Kuiper et Athena. Le poids de ce nouveau marché de l’Internet satellitaire pourrait passer de 4 milliards en 2019 à 24 milliards en 2024 et 41 milliards en 2029 selon la banque d’investissement Morgan Stanley. S’il s’avère viable, on pourrait bientôt voir les données circuler dans les nuages.

Pour aller plus loin

Telegeography.com, bureau d’études spécialisé dans les télécommunications. Carte interactive des câbles sous-marins et nombreux rapports.

« Undersea cables : indispensable, insecure », Policy Exchange, 2017.