L’esprit d’entreprise à l’épreuve du 100 % télétravail

En pratique

L’esprit d’entreprise à l’épreuve du 100 % télétravail

Dans les sociétés qui pratiquent le full remote, les salariés ressentent de vrais avantages, à condition de monter une organisation du travail très différente et de privilégier la « communication asynchrone ».

On les qualifie de « full remote ». Ces entreprises qui opèrent entièrement à distance ont été projetées sur le devant de la scène par la crise du coronavirus, au moment où de très nombreuses sociétés ont dû passer du jour au lendemain au télétravail à 100 %.

Les entreprises full remote, elles, avaient déjà dit adieu au bureau depuis bien longtemps. Certaines ont été intentionnellement bâties ainsi, comme GitLab, une société américaine de logiciels open source qui est aujourd’hui la plus grande entreprise opérant entièrement en télétravail avec 1 300 collaborateurs situés dans 70 pays. D’autres y sont venues peu à peu, comme l’agence française de création de sites internet Whodunit.

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« Nous avons commencé à télétravailler un jour par semaine en 2013-2014. En 2016, une partie de l’équipe a basculé vers 100 % de télétravail et deux ans plus tard, nous avons fermé nos bureaux », raconte Émilie Lebrun, fondatrice et PDG de Whodunit.

« Au départ, l’objectif était d’échapper à l’obligation de vivre à Paris, avec toutes ses contraintes de coût de la vie et de temps de transport », poursuit Émilie, partie s’installer à Lyon. « On a vu que ça fonctionnait et on a compris que l’on pouvait élargir le recrutement, embaucher partout en France et ainsi, donner une nouvelle dynamique à notre agence. »

Recruter sans limite géographique est l’un des grands bénéfices des sociétés full remote. Un atout que GitLab exploite au maximum. Avec des employés sur tous les fuseaux horaires, l’entreprise peut opérer 24 heures sur 24.

« Pour l’employeur, le télétravail signifie aussi une diminution des coûts : aucun loyer d’espace de bureaux à payer, avec donc plus de fonds pour développer l’entreprise », souligne Jessica Reeder, directrice de campagne All-Remote chez GitLab. « Quand la gestion du télétravail est adéquate, les employés ont tendance à être plus productifs, tout en ayant la liberté de créer leurs propres horaires », ajoute-t-elle.

La flexibilité de ceux-ci est en effet le principal avantage avancé par les télétravailleurs dans l’enquête 2020 de GitLab sur le télétravail, avec, juste derrière, l’absence de trajets domicile-bureau.

Réunion "vie privée"

Travailler entièrement à distance présente toutefois des défis, les principaux cités étant la gestion des distractions à domicile, la collaboration avec les collègues et les clients et le sentiment de solitude.

Pour Laurent Taskin, professeur de management humain et des organisations à la Louvain School of Management, le principal risque pour ces entreprises sans bureau reste de verser dans « un rapport au travail instrumental et commercial, où l’entreprise est moins une organisation au sens d’un collectif, qu’un réseau de prestataires fournissant le même client ».

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Pour pallier l’isolement et développer le sentiment d’appartenance, les sociétés full remote doivent donc réinventer le collectif. « Chaque semaine, nous faisons une réunion virtuelle avec tous les collaborateurs, on y parle de tout, sauf de boulot. Et en temps normal, nous nous retrouvons physiquement tous les trimestres pour deux-trois jours, avec un temps dédié au travail et un temps consacré à l’amusement », détaille Émilie Lebrun.

En fait, dans une entreprise sans bureau, tout ou presque doit être pensé différemment. « C’est une vraie transformation d’entreprise, il faut travailler autrement, accorder plus d’autonomie et de responsabilité aux employés et utiliser des outils spécifiques », explique la PDG de Whodunit.

Le règne du flux

GitLab, qui fait figure de modèle, a récemment publié un guide de bonnes pratiques, une sorte de mode d’emploi du full remote. Il porte en grande partie sur l’importance de changer le mode d’échange pour privilégier la communication asynchrone et recommande de consigner absolument tout par écrit.

Car ces enseignements peuvent être utiles à toutes les entreprises. « Tout documenter de manière transparence rend toute équipe plus efficace, car cela permet de trouver des réponses et de faire son travail sans interrompre le flux de celui des autres », souligne Jessica Reeder.

Pour ou contre le modèle hybride ?

Mixer bureau et télétravail, ça semble être l’avenir. Avec la crise du coronavirus, « le télétravail a progressé de trois ans en trois mois, devenant la nouvelle norme », estime Rodolphe Dutel, fondateur du site Remotive.io.

« Seule une minorité d’entreprises choisira de se lancer dans le télétravail à temps plein et les modèles hybrides vont gagner du terrain », prévoit-il.

Le chercheur en management Laurent Taskin n’imagine pas non plus un déploiement à grande échelle du full remote et pointe la nécessité de conserver des activités en présentiel. « La crise a fait ressortir l’importance du collectif. Si on a pu la traverser, c’est parce que les collectifs de travail préexistaient, parce qu’il y avait eu une socialisation physique », insiste-t-il.

Toutefois, les modèles hybrides sont particulièrement difficiles à mettre en œuvre, a prévenu le fondateur et PDG de GitLab, Sid Sijbrandij, dans une tribune publiée sur le site Wired.

Le principal écueil, c’est de négliger de remettre en question les processus de travail adaptés au présentiel : les télétravailleurs sont alors confrontés à des difficultés de communication et peuvent se sentir exclus.

« Cela peut sembler paradoxal, mais pour organiser une réunion importante dans une équipe hybride, il faut le faire de façon virtuelle afin que tout le monde soit dans les mêmes conditions », indique Laëtitia Vitaud, auteure et conférencière sur le futur du travail.

« Souvent, dans une structure hybride, la direction travaille depuis le bureau, ce que nous déconseillons fortement. Il est important que la direction travaille à distance, au moins pendant un certain temps, afin d’uniformiser l’expérience des employés en télétravail », conseille Jessica Reader, de GitLab.