L’homéopathie déremboursée : quelles conséquences économiques ?

En pratique

L’homéopathie déremboursée : quelles conséquences économiques ?

Alors que les Français sont les premiers fabricants mais aussi les premiers consommateurs d’homéopathie dans le monde, l’État a décidé de dérembourser ces médicaments pour cause d’efficacité scientifique non prouvée. De quoi accentuer la chute des ventes ?

Près de trois quarts des Français croient aux bienfaits de l’homéopathie, et la moitié d’entre eux déclarent en absorber pour se soigner (Baromètre santé 360, Institut Odoxa, janvier 2019).

Notre pays est ainsi le premier consommateur au monde de petites granules, avec un marché national estimé à plus de 620 millions d’euros en 2017 selon le cabinet OpenHealth, mais aussi le premier producteur mondial avec Boiron, leader incontesté du secteur.

L’année dernière, le laboratoire français a réalisé un chiffre d’affaires de 513,6 millions d’euros dans le monde (voir encadré).

Mais le secteur est en plein bouleversement : depuis le 1er janvier 2021, l’homéopathie n’est plus remboursée en France par l’Assurance maladie. Un changement de paradigme qui pourrait bien rebattre les cartes dans les comptes de Boiron et ceux des 21 000 pharmacies du pays. 

Un (dés)amour à la française

L’homéopathie est née outre-Rhin à la fin du 18ème siècle, mais c’est en France qu’elle connaît son plus bel essor. Dans les années 1930, la naissance des laboratoires pharmaceutiques permet d’industrialiser la fabrication des granules qui séduisent alors toutes les couches de la société.

Trente ans plus tard, elle entre officiellement dans la pharmacopée française (le registre officiel des médicaments) et les laboratoires Boiron voient le jour. Pourtant, elle est déjà remise en cause par de nombreux experts.

En 2015, le Conseil national de la recherche médicale australien (l’équivalent de l’Inserm en France), publie la plus vaste revue de la littérature scientifique sur le sujet. L’analyse de 225 études aboutit à un constat implacable : « il n’existe aucun problème de santé pour lequel il existe des preuves satisfaisantes de l’efficacité de l’homéopathie ». 

Dès 2004, en France, l’Académie de médecine estime déjà que les préparations homéopathiques « ne répondent en rien à la définition du médicament » et « se présentent abusivement comme efficaces ».

Conséquences : alors que depuis 1984, l’Assurance maladie prenait en charge 65 % des dépenses d’homéopathie sur ordonnance, ce taux passe à 35 % en 2003. En 2018, plus de 3 000 professionnels de santé signent une tribune dénonçant le coût et « le charlatanisme » des « médecines alternatives comme l’homéopathie ».

À l’été 2019, mettant fin à une longue polémique scientifique, le ministère de la santé annonce la fin progressive du remboursement de l'homéopathie - 15 % en 2020 puis 0% au 1er janvier 2021 - en s’appuyant sur l’avis de la Haute Autorité de Santé qui considère que « ces médicaments n’ont pas démontré scientifiquement une efficacité suffisante pour justifier d’un remboursement ».

Les économies escomptées pour l’Assurance Maladie sont mineures, à peine 127 millions d’euros par an, moins de 1 % de son budget médicaments. 

Ces médicaments n’ont pas démontré scientifiquement une efficacité suffisante pour justifier d’un remboursement.

Avis de la Haute Autorité de Santé

Le 7 septembre 2019

Un marché en plein bouleversement 

À l’annonce de ce déremboursement, Christian Boiron, alors directeur général des laboratoires fondés par son père et son oncle, dénonce dans Le Monde une « tempête infinitésimale... Cela n’intéresse pas grand monde. Peut-être un microcosme étroit. Cela ne change pas un gramme des granules que nous pouvons vendre ou ne pas vendre. »

Il se trompe lourdement : entre 2017 et 2020, le chiffre d’affaires de l’entreprise chute de plus de 26 % en France, à 277,44 millions d’euros l’année dernière. Sur la même période, le chiffre d’affaires à l’international diminue de 1,56 %.

En Chiffres

26 %

Chute du chiffre d'affaires de Boiron entre 2017 et 2020.

Le seul pays où Boiron s’en tire bien : les États-Unis, où ses ventes grimpent de 17,7 % en 2020, principalement grâce à son produit phare, l’Oscillococcinum® censé traiter et prévenir les états grippaux.

C’est d’ailleurs sur ce marché américain en forte croissance que le Français mise aujourd’hui, et sur de nouveaux produits de type probiotiques, très à la mode mais dont l’intérêt pour notre flore digestive reste à prouver. 

Un impact différé pour les pharmaciens

« La marge nette des pharmacies de ville repose à 80 % sur les médicaments remboursés, soit 5 milliards d’euros environ, explique Denis Millet, de la Fédération des pharmaciens d’officine (FSPF). L’homéopathie n’en représentait qu’une part très mineure, environ 120 millions d’euros. »

Jusqu’à 2020, un tube de granules se vendait 2,35 euros et assurait une marge d’environ 1,09 euro à un pharmacien (honoraire de dispensation inclus).

Avec le déremboursement, la TVA est passée de 2,10 à 10 % et le prix de vente du tube est désormais fixé librement par les pharmaciens, sur recommandation des fabricants : il sera probablement autour de 3 euros, mais avec une marge diminuée( 0,75 à 0,80 euro).

Mais « si nous perdons de l’argent, c’est principalement à cause de la chutes des ventes : moins 25 % depuis trois ans, et probablement une baisse similaire à venir suite au déremboursement », estime Denis Millet.

La FSPF estime ainsi que la perte annuelle nette sera de 7 000 euros en moyenne par officine, mais que celle-ci devrait être facilement absorbée par des marchés en pleine croissance comme l’aromathérapie ou les compléments alimentaires.

Dont on rappelle que eux non plus, n’ont pas apporté à ce jour la preuve scientifique de leur efficacité… 

Boiron, un leader mondial ébranlé

En 2020, le chiffre d’affaires du laboratoire français Boiron, leader mondial de l’homéopathie, est tombé à 513,6 millions d’euros, en recul de 6,6 % (à taux de change constant). L’année précédente déjà, avec 557 millions d’euros, la chute était de 8,6 %.

En cause, l’effondrement des ventes en France (moins 22,4 % en deux ans) alors que celles-ci représentent près de la moitié de son activité. « La conséquence directe » du déremboursement progressif de l’homéopathie selon la direction de Boiron qui, il y a tout juste un an, annonçait un plan social visant à supprimer 646 postes sur un total de 2 400.

L’année dernière pourtant, l’entreprise a engrangé un résultat net de plus de 26 millions d’euros, et décidé de verser un dividende de 0,95 euro par action en juin prochain. À ce jour, les deux tiers des actions sont encore détenues par la famille Boiron.